Le Blog littéraire d'André BONET, mardi 22 décembre 2009. Né à Tanger en 1978, Brahim Marrakchi est doctorant de la FSJEST-Université Abdelmalek Essaâdi et expert en gestion des projets de développement urbain, durable et local. Il est également membre de l'équipe de recherche sur la Gouvernance Territoriale et le Développement Durable (GT2D), et de la Cellule de Veille Stratégique et d'Intelligence Territoriale de l'Agence pour la Promotion et le développement des Provinces et Préfectures du Nord - Maroc. Ses centres d'intérêt en matière de recherche et d'enseignement englobent plus largement tout ce qui concerne l'environnement, les villes et la dynamique des territoires. Brahim Marrakchi vient de publier un essai très remarqué « Comment fabrique-t-on un kamikaze » (Editions Koutoubia, 2009). Dans l'entretien qu'a bien voulu nous accorder Brahim Marrakchi, le lecteur trouvera des réponses à plusieurs questions liées à la politique, aux partis politiques et à la culture politique au Maroc, et, par ailleurs, pourra se faire une idée de ce jeune auteur qui, à vrai dire, a eu l'ambition de traiter un sujet, à double tranchant certes, mais qui reste un sujet actuel et pertinent.
Comment fabrique-t-on un kamikaze ?C'est le problème principal que l'ouvrage tend à résoudre. Mais, les réponses apportées suscitent d'autres questions. Un kamikaze est avant tout un quidam qui se mobilise dans un espace. Il a un passé et un vécu avec son entourage. Pour savoir comment une personne se convertit en kamikaze, on doit identifier le territoire dans lequel il se déplace. L'idiologie joue un rôle crucial, mais elle n'est pas l'unique facteur déterminant. Il faut considérer d'autres éléments comme les conditions socio-économiques et culturelles (famille, école, quartier, emploi, etc.).
Les réseaux intégristes qui s'occupent du recrutement et de l'endoctrinement des futurs kamikazes, notamment dans le Maghreb, focalisent leurs intentions dans un espace où un taux de pauvreté et de marginalisation croissant existe. Ils ciblent des personnes en difficulté ayant vécu des turbulences familiales (violence conjugale, échec scolaire, chômage), des ennuis financiers, des chocs avec leurs fréquentations, etc. Ils leur offrent un abri, c'est-à-dire, un soutien moral et spirituel pour faire face à un quotidien pitoyable. Lorsque les grandes institutions par lesquelles s'opèrent l'intégration (famille, école, marché d'emploi, partis politiques) fonctionnent très mal, il ne leur reste qu'un seul pôle pour se réfugier et pour gagner le "respect" : c'est la religion. Puisque, généralement, ils disposent d'un niveau d'éducation et d'enseignement très faible, ils sont faciles à coopter et à être manipulés par les extrémistes. Ils sont en quelque sorte comme une bouche ouverte qui avale toutes les idées sans distinction. Cela est conjugué avec des images de l'intérieur marquées par des inégalités sociales écrasantes entre les clases sociales, et des représentations internationales ponctuées par la violence contre le monde arabo-musulman (conflit du Moyen-Orient, Irak, Cachemire, Tchétchénie, etc.). Pour fabriquer un kamikaze, on doit tout d'abord gagner la confiance de la personne ciblée, lui montrer que son monde est plein de vices et de péchés, et qu'il peut faire un changement dans le monde.
Donc, les conditions de vie ont une influence majeure ?Effectivement, dans mon ouvrage, j'ai travaillé sur les attentats suicides que le Maroc a vécus en 2003 et 2007. Les kamikazes que j'ai analysés sont des pauvres du oint de vue financier, vulnérables du point de vue social, exclus du point de vue socio-économique et marginalisés du point de vue spatial. Ils sont tous issus des familles extrêmement pauvres, déséquilibrées et d'origine rurale. La majorité d'entre eux ont vécu un échec scolaire précoce et irréversible. Il y'a des kamikazes ayant quitté l'école après avoir doublé la première année et triplé la deuxième année de l'école primaire. Puisqu'ils ne sont pas qualifiés, ils ont été tous absorbés par l'économie informelle. Adolescents, ils ont été forcés d'entrer précocement dans le monde du travail, sans aucune protection, en exerçant des métiers qui ne protègent point contre la pauvreté, comme marchands ambulants des ½ufs, cordonniers, ou encore gardiens des voitures pendant la nuit. Ils ont subi toutes sortes d'esclavage moderne. Aussi, parmi les kamikazes potentiels que j'ai étudiés, y avait-il des chômeurs de longue durée, et sans travail leur intégration dans la société demeure fortement difficile. Et, pour ces raisons je crois, cette catégorie sociale est la plus fragile, la plus facile à tomber dans les mains des extrémistes.
Pourquoi les kamikazes décident-ils de se suicider et d'ôter la vie aux autres ?
Parce qu'ils ont perdu le contact avec le réel. Les kamikazes ont été socialement rejetés, isolés au sein de la société en raison d'un sentiment d'inutilité. Ils se sont trouvés dans une situation sociale inférieure et indigne. Autrement dit, ils ont vécu dans un état de choc et de chute avec la société. Donc, ils n'ont aucune raison pour continuer à vivre dans le c½ur de la misère, où le quotidien est un espace de souffrance. Dans le cas des attentats de Casablanca, les kamikazes ont perpétré les attentats suicides pour se venger du centre-ville qui représente la stabilité, l'épanouissement, les équipements, les services urbains de qualité, la richesse, contrairement à l'espace où ils ont vécu espace caractérisé par les privations et le manque d'un minimum des conditions de vie digne. Puis, il y'a l'idiologie qui intervient pour donner une "légitimité" aux attentats suicides contre le Centre, le "mal" qui ne partage pas la richesse. Les personnes qui s'occupent de les préparer mentalement, sont des vrais professionnels, leurs assurant que c'est un acte de martyre, un passage nécessaire vers le Paradis. S'ils ont été exclus et marginalisés dans cette vie, ils ont au moins l'assurance du bonheur dans l'autre monde.
Pourquoi le modèle centre-périphérie ?
L'ouvrage propose une analyse spatiale des kamikazes, principalement à travers le modèle centre-périphérie, ainsi qu'un autre modèle basé sur la ségrégation socio-territoriale des quartiers. Il existe trois types de rapport centre-périphérie : de domination, de complémentarité ou de conflit. Le terrorisme représente un exemple des rapports conflictuels entre un Centre et une Périphérie. Il est dû aux disparités et aux inégalités qui existent entre un centre développé et une périphérie marginalisée. Aujourd'hui, la Périphérie est devenue une source de terrorisme sur toutes les échelles. Les 15 kamikazes (âgés de 17 à 23 ans) qui ont perpétré les attentats suicides de 2003 à Casablanca, ainsi que les autres kamikazes potentiels détenus sont issus d'une même périphérie urbaine (bidonville). De ce même bidonville et des autres quartiers périphériques du Maroc ont surgi d'autres kamikazes qui, ayant participé aux attentats suicides en Irak, ont été détenus en Syrie. D'autres kamikazes proviennent de l'Algérie et de la Tunisie. A ce niveau, il est important de distinguer entre le terrorisme, acte abominable, et la résistance qui est un droit des peuples sous l'occupation. Lorsqu'un kamikaze s'explose dans un souk pour tuer des civils et semer la terreur, on ne peut qualifier cet acte que de terrorisme. Tous ces kamikazes ont les mêmes caractéristiques spatiales et socio-économiques ; c'est-à-dire, qu'ils proviennent des quartiers périphériques marginaux et sont majorité les pauvres et les exclues de la société. A l'échelle mondiale, la périphérie est également un foyer émetteur du terrorisme. On peut citer le cas de la Somalie, de l'Afghanistan, de la zone des tribus pachtounes au Pakistan et du Yémen.
Mais, si la Périphérie est devenue source de terrorisme, c'est parce qu'elle est restée marginalisée par le Centre. Si les autorités à Casablanca tentaient de produire la justice spatiale entre le centre-ville et les quartiers périphériques au niveau des infrastructures et des services socio-collectifs, de soutenir les actions menées pour insérer les pauvres et les exclus, nous aurions peut-être évité énormément de problèmes. Si la communauté internationale a accordé un "mini"-Plan Marshall à l'Afghanistan après la chute de l'occupation soviétique, il n'aurait jamais être un refuge pour les extrémistes. C'est étonnant qu'on constate que la situation des femmes en Afghanistan dans les années 1970 était meilleure qu'aujourd'hui. La zone tribale, que le gouvernement pakistanais trouve des difficultés à contrôler, est une périphérie dans une périphérie mondiale. Cette zone est la plus pauvre du pays où existe un taux élevé d'alphabétisme et de pauvreté. Aucune faculté de médecine n'y existe !
Le cas du Yémen est pareil, le conflit qui est en train de sévir dissimule en fait l'inégalité de la distribution des fruits du développement entre les régions, et soulève aussi la question des droits des minorités. Dans les villages de la province de Saada, la pauvreté est grande et les services urbains sont presque inexistants.
Quelles sont les leçons à retenir ?Plusieurs leçons restent à retenir.
1er résultat, du point de vue de phénomène urbain, c'est-à-dire de la géographie urbaine. Les attentats terroristes que le Maroc a connus en 2003 et 2007, ont marqué l'opposition entre deux mailles : un centre-ville riche, qui commande (dominant) et concentre les pouvoirs, et la périphérie urbaine qui accumule les tares. Elles ont fait l'opposition entre deux unités spatiales : une zone structurée et équipée qui figure sur les plans d'aménagement, et une autre des bidonvilles non contrôlée. En somme, entre deux modes de ville : une ville licite, productive et inclusive pour les riches et une ville illicite pour les pauvres.
2ème résultat, d'un point de vue d'économie spatiale. Cette branche d'économie s'attache à expliquer et à analyser les phénomènes concernant la production, la distribution et la consommation dans l'espace. Les attentats suicides ont fait l'opposition entre une consommation de luxe localisée dans le centre-ville et une consommation des pauvres située dans les bidonvilles. Ils ont fait l'opposition entre une économie formelle et une autre informelle. Les kamikazes sont issus de la périphérie où se développe une économie informelle qui ne permet pas d'accéder aux ressources de production.
3ème résultat : les attentats suicides cachent un "cocktail" d'autres éléments explosifs, où la famille, l'école et le chômage sont des facteurs ayant participés à faire des exclus des kamikazes. au Maroc, comme dans plusieurs pays arabo-musulmans, les grandes institutions par lesquelles s'opère l'intégration (le travail et le salariat, l'école, la famille, la nation) fonctionnent non seulement mal, mais elles sont devenues un facteur d'exclusion croissante.
4ème résultat : la périphérie urbaine au Maroc (et dans d'autres pays du Maghreb, notamment l'Algérie), constituée essentiellement des bidonvilles et des habitats insalubres, est devenue foyer émetteur des kamikazes (des kamikazes maghrébins arrêtés en Syrie, d'autres qui ont effectué des attentats en Irak ou en Afghanistan, les attentats de Madrid, etc.)
5ème résultat : c'est essentiellement dans les bidonvilles et les taudis qu'il y'a les conditions socio-économiques qui favorisent le terrorisme.
6ème et dernier résultat : lutter contre le terrorisme, c'est aussi lutter contre l'exclusion socio-économique et la marginalisation spatiale. L'approche sécuritaire doit être combinée avec le respect des droits de l'homme.
Le problème existe-t-il dans l'Islam ?
Je ne le crois pas ! Dans l'interprétation de certains versets du Coran, tous les Oulémas ne sont pas d'accord, et certains tentent de leur donner une interprétation qui ne prend guère le contexte historique. Je crois que cela existe dans toutes les religions. L'Islam a une contribution majeure dans la civilisation humaine. Les pratiques de l'Islam veulent que l'homme vive en équilibre, en respectant toujours le juste milieu. Le Coran commande aux croyants d'apporter la paix, leur interdit de tuer un être humain. Celui qui tue une personne injustement c'est comme s'il tue toute l'humanité, dit le Coran. Dans les périodes des guerres, les civils (enfants, femmes, ...), les édifices, la nature, etc. sont intouchables. Dans l'Islam, planter un arbre permet l'entrée au Paradis dans le jour de jugement-dernier.
Toutefois, aujourd'hui, l'Islam est devenu pluriel. Il y'a un Islam avec « i » majuscule et plein de petites « s ». Par exemple, dans certains aspects, l'Islam pratiqué en Egypte n'est pas le même qu'en Afghanistan. Cela est dû à la pensée islamique et au contexte socioculturel. Chose plus grave, nous n'avons pas su comment gérer cette diversité. Au lieu de devenir une richesse, elle est devenue un handicap pour la communauté, une source de discorde. Il suffit de voir comment les sunnites sont traités dans l'Iran et les chiites dans certains pays arabo-sunnites comme des citoyens de troisième catégorie.
L'extrémiste occupe maintenant une place minoritaire dans le monde musulman. Cela ne signifie pas que le phénomène est marginal ; au contraire, il est dangereux pour la stabilité. Il est temps de chercher les mobiles et de les résoudre une fois pour toutes. Cela passe par la démocratie, la liberté, la promotion des égalités des chances, le respect des droits de l'homme, le rôle des femmes et des mères est également très important dans le lutte contre le terrorisme. Mais aussi, il est nécessaire de trouver la paix au Moyen-Orient, rendre les droits aux Palestiniens.
« Comment fabrique-t-on un kamikaze »?, de Brahim Marrakchi, Editions Koutoubia, 2009, 171 p. 19,90¤