Ecrivain, né au Liban, Amin Maalouf est l'auteur de «Léon l'Africain», «le Rocher de Tanios» (prix Goncourt 1993) et «Origines» (prix Méditerranée 2000) . Les romans de Amin Maalouf sont marqués par ses expériences de la guerre civile et de l'immigration. Ils sont caractérisés par des voyageurs ambulants entre les terres, les langues, et les religions. Son précédent essai, «les Identités meurtrières», a remporté un vif succès. Il vient de publier «le Dérèglement du monde» chez Grasset.L'écrivain franco-libanais présentera son nouvel essai dans lequel il dénonce l'épuisement simultané des civilisations arabo-musulmane et occidentale au CML le 24 mai prochain.
Vous reprochez au monde arabo-musulman l'indigence de sa conscience morale et à l'Occident sa propension à transformer la sienne en instrument de domination. Ces deux civilisations ont- elles atteint leurs limites ?
Amin Maalouf. - Je suis effectivement très critique à l'égard de ces deux «aires de civilisation» auxquelles j'appartiens. Le monde arabo-musulman traverse une crise si profonde, si traumatisante qu'il ne semble plus capable d'avoir un comportement éthique cohérent. Dans de nombreux pays, on observe des pratiques vexatoires, discriminatoires, parfois ouvertement racistes contre les travailleurs immigrés, les minorités ethniques ou religieuses, certaines catégories de la population, sans que cela suscite de véritable indignation hors d'un petit cercle de personnes éclairées. On aurait pu s'attendre à ce que la croyance religieuse aiguise le sens moral. Mais c'est souvent l'inverse qui se produit. Comme si, en proclamant sa foi, on pouvait se dispenser d'avoir également des valeurs «civiles». Ma critique de l'Occident se situe à un autre niveau. Les valeurs, il en parle sans arrêt. On le croirait constamment engagé dans la lutte pour la liberté, la démocratie, les droits de l'homme. Mais trop souvent il utilise ces notions de manière sélective, quand cela lui convient; il les brandit comme des armes dans sa lutte contre ses adversaires, puis il les escamote soigneusement lorsqu'il traite avec ses alliés, ses protégés, ses clients ou ses fournisseurs. De ce fait, la crédibilité morale devient, à notre époque, une denrée rare. L'Occident en a de moins en moins, et le reste du monde n'en a pas beaucoup.
Vous écrivez que l'une des conséquences les plus néfastes de la mondialisation est d'avoir mondialisé les communautarismes. Comment s'immuniser aujourd'hui contre le poison des identités figées et meurtrières ?A. Maalouf. - A l'époque qui est la nôtre, mettre en avant son appartenance religieuse est une manifestation de particularisme mais également une forme d'internationalisme, puisqu'on transcende ainsi les frontières politiques, ethniques, raciales et autres. C'est dans ce sens qu'on pourrait parler de «tribalisme planétaire». Une réalité paradoxale, née de la conjonction entre deux bouleversements majeurs qui ont façonné notre monde au cours des dernières décennies, à savoir la révolution informatique, qui a favorisé chez nos contemporains une vision globale des choses, et la faillite du communisme, qui a modifié l'atmosphère intellectuelle globale au profit des doctrines identitaires, notamment celles qui s'adossent à la religion.
C'est là, de mon point de vue, une évolution inquiétante, et qu'il ne sera pas facile de contrer dans les années qui viennent. Il faudrait néanmoins s'atteler à bâtir une nouvelle conception de l'identité qui soit plus conforme aux exigences de notre époque; une conception qui intègre la dimension religieuse, mais aux côtés de plusieurs autres facteurs d'appartenance; et qui permette à chaque personne d'assumer les diverses composantes de son identité - ses nationalités, ses langues, ses croyances - sans se sentir constamment sommée de choisir.
Le débat sur l'identité est si délicat que l'on préfère souvent l'esquiver - en France, en Europe et ailleurs. Mais le non-dit est un territoire d'ombre où se développent des monstres. Nous sommes face à un problème majeur de notre temps, et notre génération a le devoir d'en débattre avec sérénité, pour élaborer des solutions. En particulier, il est important que l'on puisse distinguer ce qui constitue les valeurs essentielles d'une société, et qui doit être commun, de ce qui relève de la diversité culturelle, et qui a vocation à demeurer disparate.
Pour vous, le dérèglement du monde passe par la crise générale de la légitimité politique, idéologique et religieuse. Elle touche aussi bien le monde arabe que l'Occident. Pourquoi ?
A. Maalouf. - Il y a deux crises de la légitimité, qui sont de nature différente, mais qui contribuent ensemble au dérèglement. La première concerne le monde arabe, qui ne se reconnaît plus dans ses gouvernants, et où une partie significative de la population éprouve de la sympathie pour des mouvements militants que le reste du monde considère comme des hors-la-loi. On peut obtenir sa légitimité soit en remportant des élections libres, soit en s'identifiant aux combats de son peuple. Je ne connais pas beaucoup de chefs d'Etat arabes qui répondent à l'un ou l'autre de ces critères. Il fut un temps où les Arabes se reconnaissaient dans leurs dirigeants, tel le président égyptien Gamal Abdel Nasser. Ce n'était pas un âge d'or, mais les foules ne se trouvaient pas alors dans une logique de désespoir. S'agissant de l'Occident, le problème ne se situe pas sur le même plan. Le président des Etats-Unis est parfaitement légitime dans son pays; mais, dans la mesure où il joue un rôle de «suzerain planétaire», il est normal que l'on se demande : «De quel droit ?» Dans un monde parvenu à un haut degré d'interdépendance globale, une telle question ne peut être occultée. Même si elle se pose avec moins d'insistance lorsque la Maison-Blanche est occupée par un homme comme Barack Obama envers lequel les autres nations n'éprouvent pas d'hostilité.
Vous exprimez dans votre livre «la colère d'un minoritaire d'Orient». Qu'est-ce qui vous inquiète et vous révolte le plus ?
A. Maalouf. - Nous avons assisté ces dernières années à l'anéantissement d'une présence chrétienne en Irak qui datait d'environ dix-huit siècles sans que cela suscite dans le monde une grande indignation. Il se fait que je viens moi-même d'une communauté minoritaire, mais ce n'est pas cela qui explique ma colère. Le sort des minorités n'est pas seulement un problème pour les minoritaires; pour toute société humaine, il constitue, avec le sort des femmes, l'un des révélateurs les plus sûrs de l'avancement moral ou de la régression. Un monde où toute personne peut s'exprimer dans la langue de son choix, professer paisiblement ses croyances et assumer sereinement ses origines sans subir l'hostilité ni le dénigrement, que ce soit de la part des autorités ou de la population, c'est un monde qui avance, qui progresse, qui s'élève. A l'inverse, lorsqu'il devient chaque jour un peu plus difficile d'être sereinement soi-même, de pratiquer librement sa langue ou sa foi, comment ne pas parler de régression ?
Pour vous, c'est d'abord auprès des immigrés en Occident que la grande bataille de notre époque doit être menée. Quel rôle peuvent-ils jouer vis-à-vis de leur pays d'origine et de leur pays d'accueil ?
A. Maalouf. - Si le monde se voit partagé aujourd'hui en «civilisations» rivales, c'est d'abord dans l'esprit des immigrés, hommes et femmes, que ces «civilisations» s'affrontent. Et c'est effectivement auprès d'eux que la bataille sera gagnée ou perdue. Ou bien l'Occident parviendra à les reconquérir, à retrouver leur confiance, à les rallier aux valeurs qu'il proclame, faisant d'eux des intermédiaires éloquents dans ses rapports avec le reste du monde; ou bien ils deviendront son plus grave problème. Les migrants devraient être encouragés à jouer pleinement leur rôle d'«interface», véhiculant dans les deux sens des compétences, des idées, des expériences, des sensibilités, des valeurs. Pour cela, ils devraient pouvoir appartenir pleinement à leur société d'origine comme à leur société d'accueil sans se sentir constamment sommés de choisir. De mon point de vue, l'un des facteurs indispensables à cette double appartenance se situe au plan linguistique. Un migrant a le devoir d'étudier et de pratiquer la langue de son pays d'accueil, mais il devrait également être encouragé à ne pas oublier la langue de son pays d'origine, et à la transmettre à ses enfants. C'est souvent parce que sa langue est déconsidérée, y compris par lui-même, qu'un immigré met en avant d'autres aspects de son identité.
En Europe, et notamment en France, on se montre parfois moins compréhensif envers les appartenances linguistiques qu'envers les appartenances religieuses, alors que celles-ci font peser de nos jours sur les chances d'intégration une menace bien plus lourde. On va même jusqu'à inciter les immigrés à s'organiser sur une base communautaire, une politique dont la sagesse m'échappe, moi qui viens du Liban et qui ai pu observer ma vie entière les effets pernicieux du communautarisme.
© Gilles Anquetil, François Armanet
Le Nouvel Observateur
Amin Maalouf sera en Roussillon, dimanche 24 mai 2009. Invité par le CML et l'Association franco-libanaise des Pyrénées-Orienales, il présentera son livre «Le dérèglement du monde» (Grasset), avec le concours de la Librairie Presse Papier à 18h, salle de l'Alliance e de la Démocratie à Pollestres (face à l'Hôtel de Ville).
Cette rencontre sera suivie d'un dîner-débat libanais à partir de 20h en hommage au Docteur Ahmad Akkari à l'auberge des Cèdres, Mas Sabole 66300 Villemolaque (Route nationale 9, route de Bages). Réservations directement auprès de l'auberge des Cèdres (participation 30¤/personne) : 04 68 37 25 84 / 06 62 66 90 29