« Return to the blog of andre-bonet

RENCONTRE EXCEPTIONNELLE AUTOUR DU LIVRE DE CLAUDE LANZMANN "LE LIEVERE DE PATAGONIE"

RENCONTRE EXCEPTIONNELLE AUTOUR DU LIVRE DE CLAUDE LANZMANN "LE LIEVERE DE PATAGONIE"
Le Blog littéraire d'André BONET, vendredi 19 juin 2009. Écrits dans une prose magnifique et puissante, les Mémoires de l'auteur de la Shoah disent toute la liberté et l'horreur du XXe siècle, faisant du Lièvre de Patagonie (Gallimard) un livre unique qui allie la pensée, la passion, la joie, la jeunesse, l'humour, le tragique. Le Lièvre de Patagonie est un grand livre, la traversée en spirale d'un quasi-siècle qui s'avère une contribution aussi décisive à la littérature que Shoah le fut au cinéma. La rencontre exceptionnelle avec Claude Lanzmann, mercredi 17 juin en présence du Président Philippe Benguigui et de Madame Edith Moskovic, déléguée régionale de Yad Vashem, a permi de fixer les enjeux de sa venue à Perpignan dans le cadre des festivités qui marqueront en décembre prochain le 25° anniversaire du prix Méditerranée.

Né en 1925, Claude Lanzmann dirige «les Temps modernes» depuis la mort de Simone de Beauvoir en 1986. Il est l'auteur de plusieurs films dont «Pourquoi Israël», «Tsahal», «Sobibor» et «Shoah» (le film et son texte intégral sont disponibles chez Gallimard). Il vient de publier ses Mémoires: «le Lièvre de Patagonie», chez Gallimard. Extrait : "Quand venait l'heure de nous coucher et de nous mettre en pyjama, notre père restait près de nous et nous apprenait à disposer nos vêtements dans l'ordre très exact du rhabillage. Il nous avertissait, nous savions que la cloche de la porte extérieure nous réveillerait en plein sommeil et que nous aurions à fuir, comme si la Gestapo surgissait. "Votre temps sera chronométré", disait-il, nous ne prîmes pas très longtemps la chose pour un jeu. C'était une cloche au timbre puissant et clair, actionnée par une chaîne. Et soudain, cet inoubliable carillon impérieux de l'aube, les allers-retours du battant de la cloche sur ses parois marquant sans équivoque qu'on ne sonnait pas dans l'attente polie d'une ouverture, mais pour annoncer une brutale effraction. Sursaut du réveil, l'un de nous secouait notre petite s½ur lourdement endormie, nous nous vêtions dans le noir, à grande vitesse, avec des gestes de plus en plus mécanisés au fil des progrès de l'entraînement, dévalions les deux étages, sans un bruit et dans l'obscurité totale, ouvrions comme par magie la porte de la cour et foncions vers la lisière du jardin, écartions les branchages, les remettions en place après nous être glissés l'un derrière l'autre dans la protectrice anfractuosité, et attendions souffle perdu, hors d'haleine. Nous l'attendions, nous le guettions, il était lent ou rapide, cela dépendait, il faisait semblant de nous chercher et nous trouvait sans jamais faillir. À travers les branchages, nous apercevions ses bottes de SS et nous entendions sa voix angoissée de père juif : "Vous avez bougé, vous avez fait du bruit. – Non, Papa, c'est une branche qui a craqué. – Vous avez parlé, je vous ai entendus, ils vous auraient découverts." Cela continuait jusqu'à ce qu'il nous dise de sortir. Il ne jouait pas. Il jouait les SS et leurs chiens. »

Gilles Anquetil pour Le Nouvel Observateur lui a posé la question suivante : - Votre livre, «le Lièvre de Patagonie», montre que votre relation à la judéité a été confuse et progressive. Quel rôle ont joué les «Réflexions sur la question juive» de Sartre, dans la façon dont vous êtes devenu juif?

Claude Lanzmann. - Elle a été plus brutale et complexe que «confuse». Le livre de Sartre a joué un rôle décisif, moins dans la façon dont je suis devenu juif que dans celle dont je suis devenu français. Il m'a aidé à respirer en France, à accepter le sourire des Français et à le leur rendre. J'ai vécu, enfant, l'antisémitisme d'avant-guerre, dans la peur, dans la honte quelquefois. Je ne connaissais rien à la culture, à la tradition et à la religion juives. Le portrait de l'antisémite tel qu'il était brossé par le plus grand écrivain français a été une vraie libération intérieure, pas seulement pour moi, mais pour beaucoup d'autres de ma génération. Pourtant, j'avais été résistant, je m'étais battu contre les Allemands, mais l'antisémitisme n'avait pas disparu miraculeusement avec la Libération.
Le livre de Sartre a donc été très important pour moi dans mon rapport à la France, plus que dans celui avec les juifs. Devenir ce que Sartre appelle un «juif authentique» a été un long processus. L'idée sartrienne que c'est l'antisémite qui crée le juif était en réalité très abstraite. Mon premier voyage en Israël date de 1952, quatre ans après la création de l'Etat. La découverte d'un monde juif a été un choc profond: je le montre par des scènes cocasses aussi bien dans mon film «Pourquoi Israël» que différemment dans mon livre. Un pays dans lequel tous sont juifs générait un étonnement sans fin. La normalité d'Israël était l'anormalité même. Quand je suis revenu en France, j'ai longuement parlé avec Sartre, lui disant qu'il fallait tout repenser. Il était d'accord.

LE LIÈVRE DE PATAGONIE, 560 pages, Collection blanche, Gallimard, 25 ¤
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Friday, 19 June 2009 at 2:10 AM

Edited on Friday, 19 June 2009 at 12:16 PM

« Previous article: LE PRIX MEDITERRANNEE 2009 POUR ALEXANDRE NAJJAR

Next article: QUELLE REPRESENTATIONS AVONS-NOUS DE NOTRE... »