Petite et grande histoire de Noël par Jérôme Ripoull

Petite et grande histoire de Noël par Jérôme Ripoull
Le Blog d'André Bonet, lundi 17 décembre 2007. - "Les Bons Comptes de Noël, La fête qui ne fait pas de cadeaux", de Jérôme Ripoull ( Le Rocher, 2007, 173 p. 17 ¤). L'auteur s'attaque au vieux mythe religieux, et met à profit ses études de sociologie et de marketing pour nous faire découvrir ce qu'il y a vraiment sous le sapin.

Noël est sans doute la plus connue des fêtes chrétiennes, célébrée dans la nuit du 24 au 25 décembre presque partout dans le monde, aussi bien par des croyants que des non croyants.Pour les chrétiens, la fête de Noël (du latin natalis, "naissance", "nativité") célèbre la naissance de Jésus, Fils de Dieu, le Sauveur attendu, annoncé par les prophètes.
Jésus veut dire en hébreu "Dieu sauve". Ce nom même révèle son identité et sa mission, sauver les hommes et les conduire vers le Père.
Les évangiles donnent à comprendre que la naissance du Fils de Dieu s'est passée humblement : pauvre parmi les pauvres, Jésus nouveau né est couché par sa mère dans une mangeoire.
La naissance de Jésus est le coeur de ce qu'on appelle le "mystère de l'Incarnation": "Au temps établi par Dieu, le Fils unique du Père, la Parole éternelle, s'est incarné : sans perdre la nature divine, Il a assumé la nature humaine".
Y a-t-il encore des gens pour qui Noël signifie avant tout la célébration de la naissance du Christ et non pas une orgie de bouffe et de cadeaux? Noël par son coté féérique et lumineux, nous fait oublier sa dimension chrétienne. "Vingt siècles d'évolution et de maturation nous ont fait perdre de vue que cet évènement s'appuyait sur bien d'autres fondements que la naissance du Christ, écrit l'auteur " Comment ne pas détester ce côté hypocrite de Noël, où toute l' humanité fond dans l' angélisme et la béatitude, dans les cadeaux, parfois empoisonnés, pour ensuite, une fois la liesse terminée, retomber dans la sauvagerie la plus féroce. Il est des moments dans la vie où le beau ne parvient plus à masquer le sordide.
Pas mal exploré, jamais épuisé, l'univers de Noël fascine et répulse. Le livre de Jérôme Ripoull se lit avec beaucoup de plaisir, où l'on s'instruit et l'on redécouvre quelques pépites, comme la typologie des consommateurs suivant le choix de leur volaille, ces "volailles qui font les délices des réveillons de Noël". Impossible de résister à sa présentation des familles Dinde, Oie et Poularde qui, nous dit J. Ripoull, confirment la vieille maxime de Brillat-Savarin : "Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es!".
Les jouets rangés dans les greniers, les garages et les caves, et dont on a du mal à se séparer, sont l'occasion de nous faire retourner au coeur de notre enfance. Retrouver ses vieux jouets, c'est, comme l'écrit Olivier Douzou (1) "réveiller ces petites sensations qui donnent le pouvoir de s'extraire de la réalité. Emotions simples de l'enfance que l'on recherchera toute sa vie..."

Faire renaître Noël ou le laisser périr

Jérôme Ripoull évoque au fil des pages la naissance du Père Noël, et son ancêtre le plus connu : saint Nicolas, qui distribue jouets et pain d'épices; la saga du sapin, "roi des business". Il nous apprend que selon les plus anciennes traditions, l'apparition du sapin serait liée aux fêtes païennes célébrées à la fin du mois de décembre, pour marquer le retour du soleil. De nos jours, l'économie du sapin est fort rentable : chaque année, plus de 5,5 millions de foyers achètent un arbre.
Difficile d'acheter un sapin sans décoration ! Dans l'Europe des vingt-cinq, 97% de ces décorations sont importées de Chine. C'est au total un chiffre d'affaire de 600 millions d'euros. L'équivalent du Produit intérieur brut de l'Inde en 2004!
C'est incroyable ! 600 millions d'euros ! Réflechissons un instant. Comment ne pas être scandalisé par ce gaspillage inutile, c'est scandaleusement honteux quand on pense à tous ceux qui crèvent de faim, de soif de maladie, du sida, du silence complice des démocraties et de l'indifférence de chacun, en Afrique, en Asie ou ailleurs dans le monde....
Et si on arrêtait. Si on regardait Noël avec d'autres yeux que ceux de consommateurs imbéciles et sans scrupule, si on en profitait pour tenter modestement de donner un autres sens à la fête. Juste un peu d'amour. Tout près, en famille, avec ceux que nous aimons sans savoir souvent le leur dire.
Choisir Noël pour dépasser la douleur de nos souvenirs, éloigner le cafard, oublier les braises qui rougeoient chaque année, se découvrir enfin une âme d'enfant prête à accueillir le merveilleux...
Noël rime donc avec bouffe et sur-bouffe.
Les huîtres d'abord ! Les ostréiculteurs sont parvenus à en écouler 129 000 tonnes en 2005.
Après les vendeurs de sapins, les négociants de vins de Champagne sont les grands bénéficiaires des fêtes de fin d'année. Les marques détenues par Bernard Arnault ont généré 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires pour 53 millions de cols commercialisés en 2004 !
A ces millions d'euros s'ajoutent également ceux investis dans le fois gras de luxe, le caviar, les bûches de Noël et le chocolat qui règne en maître.
Noël rime aussi avec débauche de cadeaux. On court dans les magasins prêt à offrir n'importe quelle "saloperie". Quelle corvée pour tous ces cadeaux "bidons" ! Il y en a qui trouvent le moyen de les revendre. Et le plus fou, c'est que ça marche !
La méthode la plus connue : la vente aux enchères sur le Net. Sur le site eBay, en effet, rien de plus simple que de proposer une babiole quelconque, que ce soit une carte de v½ux musicale ou une moumoute, de lui fixer un prix et de laisser les internautes faire grimper sa valeur à coup de clics acharnés. Bénéfices assurés ! Mieux encore : une fois nos « affrosités » écoulées, on peut partir à la chasse aux cadeaux top fashion et bradés pour trois fois rien. Heureusement, il y a aussi l'humanitaire. Il existe des associations spécialisées comme «Les Pères Noël Verts» et «Les réveillons de la générosité» qui permettent de distribuer des vêtements aux plus démunis.
Jérome Ripoull met aussi le doigt là où ça fait mal. Dans son chapitre "Noël et la politique", il dénonce ces nombreux politiques "touchés par les bons sentiments", et qui savent jouer de Noël. Sa lecture vaut le détour.
Noël ! Noël ! Il est loin le temps où nos grands-parents fêtaient Noël en offrant une orange à chaque enfant!
La conquête du fric a triomphé sur celle du Christ. Il ne tient qu'à nous "de faire renaître Noël ou de le laisser périr, et nous avec! " Il en va de même pour la fête de tous les saints (Toussaint), où le receuillement et le souvenir des anciens ont été remplacés par des divertissements païens venus d'outre-atlantique (Halloween).
Merci à Jérôme Ripoull de nous offrir ce livre profond et réaliste sur les dérives de notre société, qui est aussi un beau cadeau de Noël pour nous aider à redécouvrir les vraies valeurs de cette fête.

A.B.

(1) Olivier Douzou, Play, éd. Memo, 240 p, 25 ¤.


A la veille de Noël, nous vous invitons à lire le premier conte du Père Noël, d'après Clément Clarke Moore
(publié pour la première fois dans le journal Sentinel, de New York, le 23 décembre 1823.)


C'était la nuit avant Noël, dans la maison tout était calme. Pas un bruit, pas un cri, pas même une souris!
Les chaussettes bien sages pendues à la cheminée attendaient le Père Noël. Allait-il arriver?
Les enfants blottis dans leur lit bien au chaud rêvaient de friandises, de bonbons, de gâteaux.
Maman sous son fichu, et moi sous mon bonnet et vous prêts à dormir toute une longue nuit d'hiver.
Dehors, tout à coup, il se fit un grand bruit!
Je sautais de mon lit, courais à la fenêtre, j'écartais les volets, j'ouvrais grand la croisée.
La lune sous la neige brillait comme en plein jour.
Alors, parut à mon regard émerveillé, un minuscule traîneau et huit tout petits rennes conduits par un bonhomme si vif et si léger qu'en un instant je sus que c'était le Père Noël!
Plus rapides que des aigles, ses coursiers galopaient, lui il les appelait, il sifflait, il criait:
"Allez Fougueux, allez Danseur, Fringant et puis Renarde, En avant Comète! Cupidon en avant, Tonnerre, Éclair, allons, allons Au-dessus des porches, par delà les murs! Allez! Allez plus vite encore!"
Comme des feuilles mortes poussées par le vent, passant les obstacles, traversant le ciel, les coursiers volaient au-dessus des toits, tirant le traîneau rempli de jouets
Et, en un clin d'oeil, j'entendis sur le toit le bruit de leurs sabots qui caracolaient. L'instant qui suivit le Père Noël d'un bond descendait par la cheminée.
Il portait une fourrure de la tête aux pieds, couverte de cendres et de suie, et, sur son dos, il avait une hotte pleine de jouets comme un colporteur avec ses paquets.
Ses yeux scintillaient de bonheur, ses joues étaient roses, son nez rouge cerise, on voyait son petit sourire à travers sa barbe blanche comme neige.
Un tuyau de pipe entre les dents, un voile de fumée autour de la tête, un large visage, un petit ventre tout rond qui remuait quand il riait; il était joufflu et rebondi comme un vieux lutin. Je n'ai pu m'empêcher de rire en le voyant et d'un simple clin d'oeil, d'un signe de la tête il me fit savoir que je ne rêvais pas: c'était lui!
Puis, sans dire un mot, il se mit à l'ouvrage et remplit les chaussettes. Il se retourna, se frotta le nez et d'un petit geste repartit par la cheminée.
Une fois les cadeaux déposés, il siffla son attelage, puis reprit son traîneau et les voilà tous repartis plus légers encore que des plumes
Et dans l'air j'entendis avant qu'ils disparaissent : Joyeux Noël à tous !
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Sunday, 16 December 2007 at 10:54 AM

Edited on Monday, 17 December 2007 at 12:08 PM

Dominique FERNANDEZ reçu sous la coupole

Dominique FERNANDEZ reçu sous la coupole
Le blog d'André Bonet, samedi 15 décembre 2007.- Dominique Fernandez a été officiellement reçu à l'Académie Française le 13 décembre 2007. Avec son épée à l'effigie de Ganymède, Dominique Fernandez a fait l'éloge du professeur Jean Bernard au fauteuil duquel il a été élu en mars dernier. Il était entouré sous la Coupole de ses nombreux amis, parmis lesquels Ferrante et Josy Ferranti, Philippe Le Guillou, Dominique Bona, Pierre Bergé et Andreï Makine.


Né en 1929 à Neuilly sur Seine, Dominique Fernandez est diplômé de l'Ecole Normale Supérieure et agrégé d'Italien (1955). Il devient en 1957, professeur à l'Institut Français de Naples. Il soutient sa thèse sur L'Échec de Pavese, et est nommé professeur d'italien à l'université de Haute Bretagne. Depuis 1958, il mène carrière d'écrivain et de critique littéraire à la Quinzaine Littéraire, L'Express et au Nouvel Observateur. L'oeuvre de Dominique Fernandez oscille entre le genre romanesque et l'essai. L'univers imaginaire de ses romans livre leur relation significative : la difficulté d'être des différents héros. En 1974, Porporino ou les Mystères de Naples est couronné par le Prix Médicis et dont on a tiré un opéra. Il met en scène, un castrat napolitain au XVIIIe siècle. Une fresque colorée qui offre une pluralité de lectures, historique, idéologique et freudienne. Dominique Fernandez a inventé la « Psychobiographie » utilisée déjà en 1967 dans L'échec de Pavese. Il obtient en 1982 le Prix Goncourt avec Dans la main de l'ange. Un roman qui puise dans la vie bien réelle de Pasolini, écrivain et cinéaste italien assassiné à Ostie en 1975. Le romancier et essayiste est un observateur attentif des simulations de la société, il tente pour chacun de ses héros, de dévoiler « l'arbre jusqu'aux racines » tout en refusant l'affectation et le dogmatisme : sa phrase, comme son ½uvre aux intérêts, se veut libre et vive.
Dominique Fernandez, qui revendique son homosexualité, a effleuré le sujet dans son discours en évoquant sa passion pour l'Italie, où l'on a "rarement pourchassé bien sévèrement les hérétiques, hérétiques de la foi, hérétiques du sexe". "En Italie, a-t-il dit, on se sent toujours bienvenu, toujours aimé, si peu conforme qu'on soit à l'opinion dominante".

L'ombre de Ramon Fernandez

Dominique Fernandez cita dans son discours le mot de l'illustre d'Alembert, qui écrivit : "que tous les académiciens, quelles que soient leur origine sociale, leurs convictions, leurs erreurs ou celles de leurs parents, sont égaux. Au nom de cette égalité, Dominique Fernandez leur demanda d'accueillir avec lui " l'ombre de Ramon Fernandez, mon père. Il s'est fourvoyé en politique, et j'ai toujours condamné, publiquement, sa conduite pendant l'Occupation. Collaborer avec les Allemands, non, c'était indigne d'un homme qui avait été l'ami de Proust, de Gide, de Saint-Exupéry, de Malraux, qui l'était encore de Paulhan et de Mauriac, malgré leurs divergences. Pendant la première guerre mondiale, en pleine nuit, Proust traversa Paris plongé dans les ténèbres et sonna à la porte de mon père, 44, rue du Bac. "J'ai besoin, dit-il, que vous me prononciez deux mots : senza rigore." Mon père ne savait pas l'italien, mais était réputé pour ses dons d'imitation. "Merci, lui dit Proust, j'ai l'intention de mettre ces deux mots dans une page de mon roman, et j'avais besoin de les entendre résonner avec leur sonorité musicale exacte."
Quand on a vécu une telle expérience, il paraît inconcevable qu'on se rende à Weimar, en octobre 1941, sur l'invitation du Dr Goebbels, puis qu'on publie, dans plusieurs journaux de l'Occupation, un éloge dithyrambique de cet individu, que par ailleurs on méprise, lui et toute sa logorrhée nazie. Aucune excuse, donc, pour mon père, de ce point de vue-là. Mais est-ce une raison pour oublier, occulter, son ½uvre littéraire ? Son Molière, son Proust, son Balzac sont de merveilleuses synthèses, des vues d'ensemble sur l'½uvre, profondes, exhaustives, à l'antipode des dissections pointilleuses pratiquées aujourd'hui. Autant les opinions professées pendant la guerre par mon père – je parle d'opinions, car il ne s'est rendu coupable d'aucune action répréhensible, sauvant au contraire des juifs, prononçant, seul parmi les écrivains collaborateurs, l'éloge funèbre de Bergson, publiant ce livre sur Proust –, autant ses opinions politiques ont toujours été pour moi inacceptables, autant j'admire son ½uvre. Et je vous ferai cet aveu : parmi les motifs qui m'ont poussé à souhaiter faire partie de votre Compagnie, le dernier n'a pas été de faire retentir sous la Coupole, à côté de celui de Richelieu, le nom de Ramon Fernandez.

L'éloge de Jean Bernard

Au moment de faire l'éloge de Jean Bernard, Dominique Fernandez mentionna un épisode peu brillant de sa carrière : " Il présidait le Centre de transfusion sanguine et le Comité national d'éthique quand apparut en France l'épidémie du sida. On ne l'accuse d'aucune faute active, on lui reproche seulement d'avoir couvert de son autorité le docteur Garretta, sans prendre la mesure du danger. Même s'il en fut ainsi, n'accablons pas un homme qui savait qu'en choisissant la médecine il courait le risque de tomber dans l'erreur.

"Seigneur, ayez pitié de nous qui cherchons, donnez-nous le courage nécessaire pour résister aux erreurs, aux injustices et aux discordes.
Donnez-nous la force nécessaire pour tout reprendre et recommencer quand nous savons que nous nous sommes trompés
."

Grand patron, éminent médecin, reconnu et acclamé pour ses succès, Jean Bernard restait au fond de lui-même un douteur, un inquiet, prêt à se remettre en question pour un seul échec thérapeutique.
"L'enfant est mort et nous somme seuls dans notre ignorance", a-t-il écrit dans un autre de ses poèmes.
Jean Bernard était-il donc un pessimiste ? Absolument pas, et cette question du pessimisme, ce choix entre accepter ou refuser la fatalité du mal concernent aussi le romancier. Jean Bernard ne se laissait pas décourager, et c'est cette constance dans le but poursuivi, cet espoir dans la possibilité de trouver le remède, cette foi que le scandale de la mort des enfants n'est pas irréversible qui le distinguent radicalement de beaucoup d'écrivains modernes. Ceux-ci trouvent plus avantageux, devant l'absurdité du monde, de prôner la splendeur de l'échec, de célébrer la beauté du rien, de clamer la gloire des vaincus. L'écrivain optimiste passe pour un demi-imbécile, un naïf, bon pour les dictées et les manuels scolaires, surtout au siècle de Kafka, de Céline (un médecin, pourtant !). La littérature n'a pas toujours été aussi démissionnaire. Aux temps de Defoe, de Balzac, de Stendhal, on croyait encore à la possibilité de réaliser quelque chose, d'accomplir une existence. Il faut aujourd'hui professer que rien ne vaut la peine d'être vécu, qu'il est vain d'entreprendre quoi que ce soit. Un écrivain n'est plus crédible s'il ne croit pas à l'inutilité de tout, s'il ose écrire une histoire qui se termine bien. Pourquoi un Alexandre Dumas, un Kipling, un Maxime Gorki sont-ils tombés en discrédit ? Parce qu'ils nous présentent des personnages qui se fixent un but, luttent pour l'atteindre et sont finalement récompensés de leurs efforts. Supposons que Kafka eût récrit L'Ile au trésor : soyons sûrs que le trésor n'aurait jamais été trouvé. La supériorité du médecin est de surmonter le facile vertige du néant, de croire opiniâtrement à la réversibilité du destin ; la supériorité de Jean Bernard est éclatante, en face de tous les prophètes du désastre. Il a guéri, il a sauvé des milliers de vies.
Refus de la fatalité. Dans tous les domaines, y compris celui de la vie politique. En 1940, il a été un des cinq cents premiers résistants. Pour lui, a-t-il dit, ce n'était même pas un choix, mais une obligation évidente. Il entre, dès le 20 septembre, dans le réseau de René Parodi, rédige et distribue des tracts. Au début de l'année 1941, ce réseau est démantelé, René Parodi arrêté puis exécuté en prison. Jean Bernard se cache en province, passe ensuite en zone Sud, où il entre dans un réseau "action". En automne 1942, il se trouve en Provence, découvre Marseille et le monde du Vieux-Port, dont il se souviendra pour son éloge de Pagnol, auquel il succéda ici même, guette dans l'arrière-pays les parachutages britanniques, au cours de longues nuits glacées le plus souvent inutiles, car l'avion, pour une raison ou une autre, n'est pas au rendez-vous. "Que d'heures, que de nuits passées ainsi dans les fossés de Provence ! Au petit matin, la rosée est humide, le froid très vif. Ces attentes répétées m'ont appris quelque chose qui m'a servi de leçon tout au long de mon existence : il faut aller dix fois sur le terrain de parachutage avant la réussite. Il en est de même pour la recherche en biologie : on fait dix, vingt, cinquante tentatives avant d'arriver, un jour, par bonheur, à un résultat. Une seule réussite justifie tout le reste : les longues nuits d'attente à grelotter n'ont pas été vaines. Quelle joie pour nous, lorsque nous observons les parachutes descendre dans la nuit, éclairés par la Lune ! D'autres fois point d'avion, point de largages... Nous reprenions tristement nos bicyclettes, au petit matin, et roulions tout transis entre les vignes." Une autre mission, pour les membres du réseau, est de prendre une barque et de ramer en haute mer jusqu'à la felouque anglaise venue de Gibraltar débarquer des hommes et des femmes en provenance d'Angleterre, ou embarquer des Français pour Londres, tel le comédien Claude Dauphin. Transporter clandestinement des postes émetteurs de radio, cachés dans le double fond des camions, fait aussi partie des tâches. Jean Bernard est marié, il a deux enfants, il sait qu'il risque à tout moment sa vie mais ne remet jamais en doute son engagement, qui en fait un des combattants les plus sûrs, les plus probes, de cette "armée des ombres" évoquée dans le beau roman de Joseph Kessel (...)
Plus qu'un technicien de la médecine, Jean Bernard était un humaniste. Quand il parle des bévues de ses devanciers, des fausses hypothèses émises par ses confrères, des méprises qui jalonnent l'histoire de la médecine, il ne juge personne, il ne condamne personne, il se contente, avec un humour teinté de bienveillance, de suggérer que, ici, on aurait pu procéder à des vérifications plus sérieuses, là, ne pas affirmer aussi catégoriquement une opinion. Même quand on le sent plus indigné, il use de l'ironie plus que de la satire. Ainsi, au sujet de l'avortement et de ceux qui s'y opposent, mais s'accommodent fort bien de l'effroyable mortalité infantile dans les pays pauvres. Dans L'Homme changé par l'homme (1976), il écrit, avec une mesure qui ne donne que plus de force à sa colère : "Les mêmes moralistes protègent, comme diamant, comme prunelle, le f½tus dans l'utérus maternel, mais ne témoignent pas la même sollicitude à l'enfant après sa naissance ; ils acceptent d'un c½ur apparemment léger, en tout cas sans protester, les souffrances et la mort de tous ces enfants du tiers-monde, victimes de l'inégale démographie, de l'inégale répartition des ressources alimentaires." Cette attention généreuse au prochain, ce souci d'information planétaire, ce rejet de toute doctrine préconçue caractérisent la démarche de Jean Bernard. Il se préoccupe beaucoup plus de sauver les malades que d'établir sa propre gloire, et, pour sauver les malades, aucune précaution, pense-t-il, aucune remise en question n'est superflue. Il y a du d'Alembert et de l'esprit des encyclopédistes dans sa manière de mener de front l'½uvre du savant et la réflexion du philosophe. Mais je crois déceler aussi, dans les scrupules de sa conscience, dans les tâtonnements de sa bonté, dans les élans de sa tolérance, comme un ton franciscain surtout si j'oppose à saint François d'Assise, à son humilité devant la souffrance et l'erreur humaines, l'assurance péremptoire des inquisiteurs espagnols. Ici s'opposent deux tempéraments, l'italien et l'hispanique. La mansuétude italienne repose du sectarisme espagnol, comme la douceur des collines ombriennes, tout en courbes légères, soulage de l'aridité orgueilleuse du plateau castillan.
C'est cela la "touche" Jean Bernard : conscience qu'il ne faut aborder qu'avec la plus extrême prudence tout ce qui est du domaine de l'humain.
Sa méthode, il me semble, et comme il l'a suggéré lui-même, pourrait rendre de grands services à l'art du roman. Trop de romanciers ne présentent leurs personnages que d'un seul côté. Ceux-ci sont comme programmés à l'avance et ne sont capables de marcher que dans une seule direction. Arrêtons-nous un peu sur l'histoire de ce petit garçon, résumée en une page par Jean Bernard, point de départ d'un possible projet romanesque.
L'enfant, très retardé, souffre de troubles graves du caractère et du comportement. Il se montre hostile à son entourage, s'abandonne à de violentes colères, parfois dangereuses. Le pédiatre, "éminent et traditionnel", qui l'accueille à l'hôpital, examine le garçon, fait une brillante leçon sur les retards psychiques de l'enfance, mais ne lui apporte aucun secours. On le confie alors à un psychanalyste, lequel, pendant deux ans, écoute les récits des parents de l'enfant, reçus séparément chaque semaine. Les parents s'aimaient tendrement ; du moins le croyaient-ils ; en fait, ils se trompaient ; au bout de ces deux ans, les voici au bord de la rupture. Pendant ce temps, l'état de leur fils ne fait qu'empirer. Une équipe de sociologues prend alors le relais. Ils étudient l'évolution de la maladie par rapport au milieu, à la famille, à l'école. En pure perte, pour ce qui est de la santé de l'enfant. Vient enfin le diagnostic exact, grâce aux progrès de l'hématologie. "L'enfant est né de parents dont les groupes sanguins rhésus étaient incompatibles. Les anticorps maternels ont attaqué à la fin de la vie intra-utérine les globules rouges de l'enfant. Certains pigments, formés par la destruction des globules rouges, se sont fixés sur les cellules du cerveau de l'enfant. Ce sont eux les responsables des troubles psychiques. Il n'y a d'ailleurs pas de quoi pavoiser, conclut Jean Bernard. Ce diagnostic ne change rien au destin de cet enfant perdu ; mais il permettra de sauver ses frères à venir, puisque la prévention de ces redoutables accidents est désormais possible. Il permet aussi un classement correct de troubles psychiques longtemps restés mystérieux."
L'enfant perdu : ce pourrait être le titre, le beau titre, de tant de romans terribles. La science, ici, une fois de plus, fait reculer le mystère, mais sans ôter à l'histoire de ce petit garçon l'épaisseur dramatique d'un vrai personnage. Etendons cette analyse à un des champs préférés par les romanciers et les dramaturges, le domaine de la violence et du crime. Que les assassins soient les produits de leur milieu, les victimes de leur famille, on le savait déjà. Ils sont aussi, peut-être – Jean Bernard nous oblige du moins à nous le demander –, les blessés de la guerre menée par les groupes sanguins de leurs parents. Dostoïevski, qui était déjà psychanalyste et sociologue, aurait dû, pour être un romancier parfait, être aussi médecin.

La réponse de Pierre-Jean Rémy

Dans la réponse que fit Pierre-Jean Rémy au discours de Dominique Fernandez, il n'oublia pas de rappeller que si l'Ilatlie et ses univers littéraires et artistiques avait occupé une bonne partie de la vie de Dominique Fernandez, le grand voyageur qu'il était avait voulu aussi voir ailleurs.
" Encore un nouveau chapitre de ce roman d'apprentissage qui semble avoir été le celui de toute votre vie. Mais ce que vous cherchez ailleurs, c'est encore ce que l'Italie vous a donné. Il est, parmi vos livres, l'un qui nous est particulièrement cher. Sous le titre La Perle et le Croissant, c'est l'une des plus belles réflexions sentimentales qu'il nous ait été donné de lire sur l'Europe. On pense à Stendhal nous parlant encore, lui aussi, de l'Italie, de Rome, de Naples et de Florence. Pour vous, il s'agit de L'Europe baroque de Naples à Saint-Pétersbourg, vous l'indiquez en sous-titre de votre livre. Ainsi marquez-vous de manière précise ce qui deviendra votre territoire. La Perle et le Croissant a été publié en 1995 dans la prestigieuse collection "Terre humaine" dont, après Les Rois de Thulé, de son créateur, les deux volumes suivants furent en 1955 Tristes tropiques, de notre confrère Claude Lévi-Strauss et, en 1956, la réédition des Immémoriaux, la face polynésienne, moins connue, du poète pour nous chinois de Stèles, Victor Segalen. Quel parrainage ! Mais au-delà du seul baroque, c'est de l'Europe toute entière que vous nous parlez.
Avec votre ami Ferrante Ferranti qui en fit les belles photos, vous nous avez donné là une multitude d'images d'une Europe qui, après la chute du rideau de fer, redevient peu à peu la nôtre. Et si nous ne partageons pas la sévérité de certains de vos jugements, notamment sur Salzbourg, où non seulement vous parlez de provincialisme et de vulgarité – encore que Mozart et, plus près de nous, l'écrivain salzbourgeois Thomas Bernhard aient partagé votre sentiment...– mais où vous faites preuve d'ironie cinglante à l'endroit de ce qui est pour beaucoup le rendez-vous incontournable d'une matinée salzbourgeoise, à savoir le café Tommaselli, dont vous n'avez pas aimé les tartes aux fraises, mais où les chocolats chauds sont admirables : les avez-vous jamais vraiment goûtés, ces chocolats chauds ? Si, donc, nous ne partageons pas certains de vos coups de c½ur – je veux dire : coups de griffe ! –, cette Europe que vous nous réapprenez à arpenter, vous la décrivez en érudit mais surtout en poète. Seul ou avec votre ami Ferrante, vous avez publié près d'une soixantaine de livres. Il y a des romans, des récits, des essais. Que nous avons tous lus, ou presque. On l'avouera pourtant, plus que tout autre de vos ouvrages, c'est cette perle-là et ce croissant-là qui nous conduisent jusqu'à tel Adonis du pôle Nord redécouvert par vous au Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg – une sculpture italienne en pleine Russie des tsars ! – qui nous donnent l'envie de suivre les traces que vous nous avez laissées. Ainsi sommes-nous revenus avec vous à Ottobeuren et à sa bibliothèque qu'on dirait issue d'un "jeu des perles de verre" selon Hermann Hesse, ou à Zwiefalten, en Allemagne ; à Dresde, alors encore en ruines, ou dans cette forêt de Bethléem, près de Kuks, en Tchécoslovaquie, où c'est, je crois, Elsa Triolet la première qui nous fit découvrir les rochers taillés de Matyas Braun, le même Matyas Braun qui hérissa de ses statues le pont Charles à Prague. Pourtant, votre Europe à vous, vous l'avez poussée beaucoup plus loin. Vous nous parlez même du baroque brésilien et de l'Aleijadinho, le sculpteur lépreux, difforme, que je crois pourtant avoir admiré avant vous grâce à un Pierre Kast, ce cinéaste de tous les talents, qui m'avait conduit à Congonhas où les statues des Douze Prophètes sont comme un écho grinçant des figures dressées par Matyas Braun sur le pont Charles. Mais j'ai dit Saint-Pétersbourg, c'est pour le moment le dernier chapitre de notre, de votre histoire. Et depuis une dizaine d'années, presque autant que votre mer Méditerranée, c'est la Baltique telle qu'elle vient mourir en vagues de glace au pied des terrasses d'autres châteaux baroques qui est devenue la nouvelle patrie de votre inspiration."
Ce jeudi 13 décembre 2007 restera gravé dans les mémoires des amis de Dominique Fernandez, présents à ses côtés ce jour-là, pour lui exprimer leur infinie tendresse. Une leçon de vie offerte au regard de l'intolérance, à la gloire de l'intelligence, d'un art de vivre et de raconter.

A.B.

Dominique Fernandez est l'auteur d'une soixantaine de livres, parmi lesquels:
L'Écorce des pierres. Éditions Grasset, 1959.
L'Aube. Éditions Grasset, 1962.
Lettres à Dora. Éditions Grasset, 1969.
Les Enfants de Gogol. Éditions Grasset, 1971.
Porporino ou les Mystères de Naples. Éditions Grasset, 1974. (Prix Médicis)
La Rose des Tudors. Éditions Julliard, 1976.
L'Étoile rose. Éditions Grasset, 1978.
Une Fleur de jasmin à l'oreille. Éditions Grasset, 1980.
Signor Giovanni. Éditions Balland, 1981.
Dans la main de l'ange. Éditions Grasset, 1982. (Prix Goncourt)
L'Amour. Éditions Grasset.1986.
La Gloire du paria. Éditions Grasset, 1987.
Le Radeau de la Gorgone, Éditions Grasset, 1988. (Prix Méditerranée)
Le Rapt de Ganymède. Éditions Grasset, 1989.
L'École du sud. Éditions Grasset, 1991.
Porfirio et Constance. Éditions Grasset, 1992.
Le Dernier des Médicis. Éditions Grasset 1994.
Tribunal d'honneur. Éditions Grasset, 1997.
Nicolas. Éditions Grasset, 2000.
La Course à l'abîme. Éditions Grasset, 2003.
Jérémie! Jérémie!. Éditions Grasset, 2006.
L'art de raconter. Éditions Grasset, 2006.


Photo: Dominique Fernandez entouré de Ferrante et Josy Ferranti, Jean-Jacques Bedu et André Bonet.
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Friday, 14 December 2007 at 10:45 AM

Edited on Saturday, 15 December 2007 at 3:50 AM

Mes 20 Coups de coeur de l'années 2007

Mes 20 Coups de coeur de l'années 2007
Romans/Fiction


Le blog d'André Bonet, lundi 10 décembre 2007.- Prix Médicis étranger 2007, "Les Disparus" (Flammarion) raconte l'enquête de l'auteur, 47 ans, sur les circonstances de la disparition de son grand-oncle Shmiel, de sa femme et de leurs quatre filles, tués en 1941 par les nazis dans l'est de la Pologne. Ce livre raconte l'enquête que Mendelsohn a menée pendant cinq ans dans le monde entier pour comprendre ce qui était exactement arrivé à une partie de sa famille qui vivait en Pologne pendant la guerre. Mais, à la différence de Jonathan Littell, prix Goncourt l'an dernier, ce livre se place du côté des victimes et pas des bourreaux. Il est exceptionnel, véritable plongée dans l'âme humaine, l'Histoire et la fragilité des civilisations.

1. Les disparus de Daniel Mendelsohn (Flammarion)
2. Un homme de Philippe Roth (Gallimard)
3. Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano (Gallimard)
4. La stratégie des antilopes de Jean Hatzfeld (Seuil)
5. La Taverne du doge Loredan d'Alberto Ongaro (Anacharsis)
6. Alabama Song de Gilles Leroy (Mercure de France)
7. Le poids d'une âme de Mabrouck Rachedi (Jean-Claude Lattès)
8. Algérie ! Algérie ! de Eric Michel (Presses de la Renaissance)
9. Pandore au Congo de Albert Sanchez Pinol (Actes Sud)
10. Les belles choses que porte le ciel de Dinauw Mengestu (Albin-Michel)


Essais/Documents


Christiane Singer, écrivaine française vivant en Autriche, s'y est éteinte le 4 avril dernier d'un cancer. Consciente de vivre ses derniers jours, elle a griffonné ces “Derniers fragments d'un long voyage”. Six mois d'écriture intense.
Il y a des livres qu'il suffit de regarder pour subir cette métamorphose interne seule offerte par les grandes oeuvres. Ecrit sous la forme d'un journal relatant les derniers mois d'une existence spirituellement, amoureusement, maternellement, amicalement riche, ces Récits se referment comme des complices se séparent par un baiser sur le front sur le quai d'une gare ou d'autres se signent avant de quitter l'église : avec une immense reconnaissance pour ce temps d'écoute offert. Car au delà de la confession, c'est bien une oreille attentive que propose cet ouvrage : une attention à nos propres inquiétudes d'humains trop humains.


1. Derniers framents d'un long voyage de Christiane Singer (Albin-Michel)
2. De L'eau glacee contre les miroirs de Philippe Mezescaze (Le Rocher)
3. Une vie de Simone Veil (Stock)
4. Le malaise dans les musée de Jean Clair (Flammarion)
5. Che Guevara de Jean Cornier (Le Rocher)
5. L'Orient désert de Richard Millet (Mercure de France)
6. La nuit du Fouquet's d'Ariane Chemin et Judith Perrignon (Fayard)

7. Le fantôme de Staline de Vladimir Féférovski (Le Rocher)
8. Une éducation algérienne de Wassyla Tamzali (Gallimard)
9. Le bal des papillons de Hervé Vilard (Fayard)
10. Le temps des turbulences de Alan Greenspan (Jean-Claudes Lattès)
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Monday, 10 December 2007 at 12:10 PM

Edited on Monday, 10 December 2007 at 4:52 PM

Jean CLAIR, le magnifique

Jean CLAIR, le magnifique
Le Blog d'André Bonet, dimanche 9 décembre 2007. - Le nouveau livre de Jean Clair, Malaise dans les Musées (Flammarion, collection Café Voltaire, 2007) est né d'un désenchantement.

Jean Clair dans la main de Zoran Mu¨ič

Un des livres qui m'ont le plus marqués est précisément un essai de Jean Clair : La barbarie ordinaire (1) . Le lecteur y découvre la terrible déportation de Zoran Mu¨ič à Dachau. Plutarque raconte que, des sept mille Athéniens faits prisonniers durant les guerres de Sicile, échappèrent aux travaux forcés dans les latomies, et donc à la mort, ceux qui surent réciter à leurs vainqueurs, Grecs comme eux, quelques vers d'Euripide.
Les nazis n'appliquèrent pas ce trait de clémence antique aux déportés des camps. Citer Goethe ou Schiller ne fut à ces derniers d'aucun secours.
Pourtant la mémoire - la culture - joua un rôle majeur dans le destin des déportés. Savoir par c½ur un poème met à l'abri du désastre. Ce que l'on garde en esprit, aucune Gestapo, aucune Guépéou, aucune C.I.A. ne peut vous le retirer.
En septembre 1944, le peintre Zoran Mu¨ič est déporté à Dachau. Il y réalise, au risque de sa vie, une centaine de dessins décrivant ce qu'il voit : les scènes de pendaison, les fours crématoires, les cadavres empilés par dizaines, c'est-à-dire l'indescriptible.
Plus que la formule trop citée d'Adorno sur Auschwitz, la question que pose ce livre est la suivante : que pouvait alors la mémoire contre la mort, l'art contre l'indicible? Non pas " après ", mais dans le quotidien de la vie des camps? Que peut-elle aujourd'hui dans une modernité qui, par son déni de la culture au nom de l'égalitarisme, et par sa tentation, au nom du progrès biologique, de légaliser l'euthanasie et l'eugénisme, semble souscrire au nomos de la vie concentrationnaire même?
L'oeuvre de Zoran Mu¨ic, grave et sereine à la fois est resserrée autours de quelques thèmes essentiels, traités de façon récurrente au long de son activité créatrice. Venise est de ceux-là. C'est à peine sorti de Dachau qu'il la représente dans son éblouissante lumière et sa fragile poésie.
En 1972 Jacques Lassaigne consacre à Mu¨ič la première rétrospective d'un peintre vivant au Musée d'art moderne de la ville de Paris. De nombreuses autres expositions rétrospectives sont organisées, dans des galeries ou des musées, notamment en Allemagne (Darmstadt, 1977), en Autriche (Salzbourg, 1985, Vienne, 1992), en Espagne (Madrid, 1974; Valence, 1994), en Italie (Milan, 1974; Venise, 1974, 1980,1981, 1985; Ferrare, 1978; Parme, 1987; Trieste, 1984; Turin, 1987), en Norvège (Oslo, 1978) et en Suisse (Bâle, 1977; Zurich, 1994). Mu¨ič peint par la suite les chênes-lièges de la forêt des Maures (Var), qui sont à l'origine de ses Motifs végétaux, puis la forêt de Fontainebleau et les Paysages rocheux des Dolomites. À partir des années 1980, il s'engage dans de nouvelles séries de visions de Venise. François Mitterrand descend volontiers chez Zoran Mu¨ič et Ida Barbarigo lorsqu'il fréquente la cité des Doges (ils sont ses « plus chers amis vénitiens »,) et passe avec eux son avant-dernier Noël. Ils reçoivent d'autres amis, notamment Édouard Pignon, Zoran Kr¸i¨nik et France Mihelič, mais Mu¨ič aime passer de longues heures solitaires.
Alors que sa vision ne cesse de s'affaiblir, les Galeries nationales françaises du Grand Palais consacrent à Mu¨ič une grande exposition en 1995, inaugurée par le président Mitterrand et le président de la Slovénie Milan Kučan. Une exposition permanente de ses ½uvres se trouve au château de Dobrovo à Brda en Slovénie. Des peintures, dessins et gravures de Mu¨ič figurent dans les plus grands musées d'Allemagne, de Croatie, du Canada, d'Espagne, des États-Unis, de France, d'Italie, du Mexique, de Slovénie et de Suisse.

Malaise dans les musées

Dans son dernier livre Malaise dans les musées (2) , l'ancien directeur du Musée Picasso s'en prend à la dérive des musées qui, à l'image du Louvre, vendent leur marque comme des lessives. Le projet d'installation à Abu Dhabi d'une «antenne» du Louvre est la cible principale du critique et historien d'art, qui en profite pour clouer au pilori l'art contemporain: «Ce qu'on appelle "art" n'est plus qu'un idiotisme exprimant les caprices infantiles d'un individu qui croit ne rien devoir à personne», écrit-il.
Aujourd'hui, les musées affrontent les approches les plus saugrenues. De plus en plus oubliées leurs valeurs identitaires, culturelles et politiques. "Allons-nous écrit Jean Clair, vers une réalité qui les réduira en entrepôts où puiser des marchandises?".
Françoise Benhamou nous livre une brillante critique, dans laquelle elle évoque l'élégance de l'écriture, l'érudition, "la cascade habilement ordonnée des anecdotes personnelles", le ton de la confession, exercent d'emblée leur pouvoir de séduction. "On retrouve l'art de la mise en scène, celui des correspondances audacieuses qui ont fait la réussite des grandes expositions dont Jean Clair a été le commissaire, "L'âme au corps", "Mélancolie. Génie et folie en Occident," et bien d'autres encore. La verve est intacte, comme lorsqu'il osa, alors directeur du musée Picasso , s'élever contre la location de la marque par un constructeur automobile, au risque de déclencher l'ire des ayants droit de l'artiste.
De mélancolie il est sans doute question lorsque Jean Clair évoque sa première rencontre, sur les bancs de l'école, avec les couleurs de Matisse, ou qu'il avoue que c'est l'art qui l'a consolé de ce que Cioran appelait avec tant de justesse "l'inconvénient d'être né".
Jean Clair n'aime pas les bruits de l'art actuel, les "performances", il n'aime guère les foules qui se pressent au musée, ces gens qui débarquent en autobus climatisé, "nonchalants, et finalement indifférents, bruyants, vulgaires, avachis, pour croire admirer ces trésors". Jean Clair n'aime pas le musée des arts premiers, qu'il perçoit comme une sorte d'escroquerie intellectuelle. Il regrette la pyramide du Louvre, qui ouvrit la voie au musée spectacle. Il ne goûte guère la promiscuité, les masses, les énarques. Cette kyrielle des ennemis de l'art qui hante les musées sans rien n'y entendre.
C'est un peu le livre du mépris, celui que partagerait une élite désargentée, mal aimée, trop peu écoutée, à la vue de ces masses incultes, "ces néophytes, ces ravis, ces béats" qui se précipitent au musée, écoutent benoitement les explications qu'on leur donne, et croient aimer ce qu'ils ne savent pas même regarder. L'auteur s'attaque avant tout à la dérive qui atteint les musées depuis que, objets de trop d'honneurs, leur multiplication et leur rénovation en ont fait des lieux de culte pour personnes incultes.
Auteur d'expositions internationales, sa dernière en date Mélancolie a connu un immense succès. Il s'en explique : "Cinq mille visiteurs pour Paul Klee en 1966 au musée d'Art moderne. Et aujourd'hui, entre 200 000 et 400 000 entrées pour des expositions autrement ambitieuses. Les Etats-Unis sont venus prendre des leçons chez nous. Mais à qui doit-on ces succès ? Aux administrateurs, « dircoms » et financiers aux propos « bombastiques » qui promeuvent, louent et rêvent de vendre les collections et dirigent ces coques vides que les musées nouveaux sont devenus, ou aux conservateurs mal payés et méprisés que nous fûmes ? Nous sommes restés fidèles à un certain professionnalisme, qu'on pourrait aussi nommer morale : on ne prête pas des oeuvres, qui sont choses uniques et fragiles, on ne les fait pas voyager si ce n'est pas pour une raison qui en vaut la peine. On ne loue pas n'importe quoi pour faire du chiffre."
Ce qui est régulièrement appréciable dans les propos et les écrits de Jean Clair, outre l'érudition toujours au service d'une démonstration ou d'un raisonnement, c'est la rigueur et l'exigence de la pensée appliquée aussi bien au monde des mots qu'à celui des images. On ne se privera pas de lire aussi son Journal atrabilaire (3), pour découvrir le journal d'un esprit libre d'une très grande lucidité, qui n'a jamais craint d'aller contre les douteuses facilités des modes intellectuelles de notre temps.

(1) NRF Gallimard 2001 - 167 pages - 12,96 ¤
(2) Flammarion, 2007 - 139 pages- 12 ¤
(3) NRF Gallimard 2006, - 224 pages - 17 ¤
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Sunday, 09 December 2007 at 1:29 PM

Edited on Sunday, 09 December 2007 at 3:22 PM

Dominique FERNANDEZ reçoit son épée d'académicien à l'Opéra avant d'être reçu le 13 décembre sous la Coupole

Dominique FERNANDEZ reçoit son épée d'académicien à l'Opéra avant d'être reçu le 13 décembre sous la Coupole
Le Blog d'André Bonet. Palais Garnier, 6 décembre 2007.- L'auteur de "Mère Méditerranée" au Quai Conti.

Né le 25 août 1929 à Neuilly-sur-Seine, Dominique Fernandez est diplômé de l'École normale supérieure et agrégé d'Italien (1955). Il devient en 1957, professeur à l'Institut Français de Naples. Il soutient sa thèse sur L'Échec de Pavese, et est nommé professeur d'italien à l'université de Haute-Bretagne.
Depuis 1958, il mène carrière d'écrivain et de critique littéraire à la Quinzaine Littéraire, L'Express et au Nouvel Observateur.
En 1974, Porporino ou les Mystères de Naples est couronné par le Prix Médicis et dont on a tiré un opéra. Il met en scène, un castrat napolitain au XVIIIe siècle. Une fresque colorée qui offre une pluralité de lectures, historique, idéologique et freudienne.
Dominique Fernandez a inventé la « Psychobiographie » utilisée déjà en 1967 dans L'échec de Pavese.
Il obtient en 1982 le Prix Goncourt avec Dans la main de l'ange. Un roman qui puise dans la vie bien réelle de Pasolini, écrivain et cinéaste italien assassiné à Ostie en 1975.
Il obtient en 1988 le Prix Méditerranée avec Le Radeau de la Gorgone. Ce livre est le récit de ses expériences, de ses découvertes, de ses émotions. Il a grimpé sur les volcans, exploré les déserts, visité basiliques, cryptes, palais, villas, cimetières, soufrières, mines de sel... mais aussi vécu en compagnie de Siciliens, dans des villages dont il raconte la pittoresque évolution, le passage, en moins d'un quart de siècle, des coutumes féodales à un timide apprentissage de la démocratie.
Le photographe Ferrante Ferranti apporte au texte un commentaire visuel, qui nous plonge d'emblée dans l'atmosphère sicilienne, blanche et noire symphonie aux traits fortement contrastés. Jeux de la lumière et de la beauté, charme sensuel et grandeur antique, opulence et misère d'une île qui flotte au carrefour de l'Europe, de l'Afrique et de l'Orient.

Remise de l'Epée d'Académicien

Le Comité pour l'Epée de Dominique Fernandez avait réuni les amis du nouvel académicien à la Rotonde des abonnés du Palais Garnier, le 6 décembre dernier. C'est Frédéric Vitoux qui eut le privilège de lui remmettre son épée, sous le regard bienvieillant et attentif de nombreux académiciens par lesquels le Secrétaire Perpétuel Hélène Carrère d'Encausse, Jacqueline de Romilly, Max Gallo, et Pierre Rosenberg.
De très nombreuses personnalités étaient également présentes ; Pierre Bergé, Diane de Margerie, Dominique Bona, Henry Bonnier, Gérard Davoust , Jean-Claude Fasquelle et Olivier Nora, les écrivains Jean-Jacques Bedu, Eric Michel et Mabrouck Rachedi.
Pierre Bergé, dont on apprécie l'élégance jusqu'au moindre détail, apporta à la cérémonie une touche personnelle et appréciée lorqu'il s'inquieta personnellement de l'endroit où pourrait être exposée et mise en valeur l'épée.
C'est tout l'art des grands de veiller au moindre détail...
Le discours de l'Epée de Dominique est un bonheur d'intelligence. Dominique débuta par la lecture des premières lignes de La Chartreuse de Parme (c'est aussi l'occasion de rappeller que Stendhal est son écrivain préféré) : "Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l'Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi."
Le général Bonaparte aurait très bien pu porter cette épée, qui équipait les officiers du Directoire et, faite de simple fer forgé, illustre cette époque où l'héroïsme allait de pair avec une certaine austérité.
Dominique Fernandez précisa qu'il avait souhaité réunir ses amis au Palais Garnier, car à ses yeux nul autre endroit ne répond aussi pleinement à son goût que ce temple de l'art lyrique. il s'est dit heureux de recevoir cette épée sous cette coupole "qui est moins pure et moins sévère que l'autre, plus italienne, presque popéienne, dans son luxe de marbres et son ostentation de miroirs".
Sous le fourreau de l'épée, il a fait graver, selon l'usage, des symboles qui expriment ses goûts profonds. La bouterolle est ornée d'une truie. Etonnnant? Pas vraiment. Il nous explique son choix : " La langue italienne distingue la troia, ou la femelle du chochon, bête peu noble, la truie, et la scrofa, animal mythique qui n'a pas de nom français." Une des rues les plus importantes de Rome porte ce nom : via della Scrofa. Dominique Fernandez a mis du temps à découvrir le secret. Il y avait autrefois, dans le bas de cette rue, une fontaine qu'on a déplacée pour élargir la chaussée. Mais il reste, sur le mur de l'ancien couvent San Agostino, le relief qui ornait cette fontaine: l'effigie, aujourd'hui bien usée, d'une scrofa. "La scrofa atteste l'origine rustique de Rome et ce qui a été longtemps son statut de village traversé de troupeaux de moutons (...) La scrofa, c'est aussi, au-delà de Rome, le symbole de la mère, de la mère aux multiples mamelles, de la Mater originelle, source de toute vie et de toute joie."
Dominique a appelé un de ses premiers livres, Mère Méditerranée pour dire tout ce qu'il devait à cette Italie généreuse, munificente, à "cette Italie des profondeurs et des richesses cachées".
Dominique Fernandez ne pouvait pas ne pas évoquer dans son discours Ganymède, qui "comme nous le savons par Homère, dit-il, a été récompensé de son audace par le donc de l'immortalité. "
Il paraît que l'Académicie française confère le même privilège à ceux qui, ayant vaincu leur timidité, ont accedé à cette sphère véritablement céleste qu'est l'illsutre coupole.
Rendez-vous donc, sous la coupole, le 13 décembre prochain, date à partir de laquelle Dominique Fernandez occupera désormais le fauteuil de l'illustre d'Alembert, occupé jusqu'alors par Jean Bernarddont il fera l'éloge.
A.B

Photo: Dominique Fernandez aux côtes de Pierre Bergé, d'André Bonet et Jean-Jacques Bedu.
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Friday, 07 December 2007 at 3:43 PM

Edited on Sunday, 09 December 2007 at 12:42 PM