"POURQUOI ETES-VOUS PAUVRES ?" : UN VISAGE CONCRET DE LA PAUVRETE AUJOURD'HUI

"POURQUOI ETES-VOUS PAUVRES ?" : UN VISAGE CONCRET DE LA PAUVRETE AUJOURD'HUI
Le Blog littéraire d'André BONET, vendredi 6 août 2009. Vollmann a réussi son pari en offrant un visage concret de la pauvreté aujourdʼhui. "Pourquoi êtes-vous pauvres?" Cette question, William T. Vollmann a pris l'initiative de la poser, de par le monde, à quelques-unes des ces innombrables victimes de la pauvreté dont l'anonymat des statistiques s'entend à rendre "invisible" l'existence singulière, dans l'intention d'entendre, de leur bouche, des réponses susceptibles de jeter, sur un fléau planétaire, un éclairage permettant d'en prendre la juste et pleine mesure.

Certes, écrire sur la pauvreté ne constitue pas en soit une révolution littéraire. Il existe déjà des chefs dʼoeuvre de littérature traitant de ce vaste et délicat sujet. Quʼil sʼagisse dʼun roman dont les pauvres seraient le sujet principal (Steinbeck avec la fresque rurale Les raisins de la colère) ou encore dʼun témoignage sur la vie quotidienne dans la précarité (George Orwell avec Dans la dèche à Londres et à Paris), lʼinégalité frappante de nos sociétés modernes a déjà été décrite. On pourrait même ajouter que le manque de moyens, lʼerrance, le vagabondage et la misère sont des aspects inhérents à la condition dʼécrivain (Hemingway sʼest vanté dʼavoir, lors de ses années parisiennes, attrapé et fait rôtir un certain nombre de pigeons du jardin du Luxembourg).
Pourtant, nul nʼavait jusquʼici osé aborder la question sous sa forme la plus prosaïque et la plus choquante : pourquoi est ce que les pauvres sont-ils pauvres ? Ce postulat de départ a ceci de troublant quʼil semble induire que les pauvres (lʼexpression “les pauvres” nʼest-elle pas déjà en elle même politiquement incorrecte ?) détiennent une certaine responsabilité quant à leur condition. Vollmann cite dʼailleurs Nietzsche en introduction, ajoutant ainsi à lʼembarras du lecteur : “Les pauvres ne se demandent jamais, ou quasiment jamais, pourquoi ils doivent endurer ce quʼils endurent. Ils se détestent les uns les autres et en restent là”. Mais la polémique sʼarrête là. Lʼambition initiale de réaliser une topographie exhaustive de toutes les catégories de pauvres ne semble jamais motivée par le voyeurisme ou lʼapitoiement, mais par lʼenvie, sincère, de rendre les masses invisibles qui peuplent nos rues, nos ponts et nos trottoirs - ces masses que par habitude, et, dʼune certaine façon, par respect envers elles, on feint de ne pas voir -, visibles.
Vollmann réussit en effet à ne sombrer ni dans une dégoulinade de bons sentiments ni dans le mépris et la froideur. Son projet est simple : “Je ne peux que montrer et comparer dans la mesure de mes capacités”, soit par le biais dʼinformations collectées au cours de périples à travers le monde, étalés sur cinq ans. Ce projet découle dʼailleurs dʼun constat tout aussi simple : 80% de la population mondiale sont sous alimentés et vivent dans la pauvreté. Armé de deux ou trois questions pour seul bagage (Pourquoi certaines personnes sont-elles riches et dʼautres pauvres ?, quʼest-ce que vous rêveriez de faire dans la vie ?), fil rouge de tous les témoignages recueillis, et de traducteurs de fortune, William T. Vollmann dépasse la dichotomie initiale (les riches contre les pauvres). Il élabore lʼébauche dʼune question plus grande : comment définir la pauvreté, et quelle perception ces personnes - qui selon des chiffres de lʼOCDE vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit un salaire équivalent ou égal à 4 dollars par jour -, ont elles de leur condition ?
Car la pauvreté est une notion relative, dynamique, - et non figée, comme les riches aiment à lʼenvisager. On est toujours pauvre par rapport à quelquʼun dʼautre. On est toujours plus riche ou plus pauvre que le voisin. A tel point que notre identité se fonde, largement ou en partie, sur cette notion que nous avons de notre valeur monétaire, de notre poids en or. Fatalement, en touchant à lʼidentité, au sens de self-perception, Vollmann tente de percer à jour lʼobsession de lʼhumanité entière : la recette du bonheur. Lʼexemple le plus marquant à ce sujet est sans doute la rencontre de Vollmann avec un pêcheur de thons du Yémen qui lui déclare être - et semble tout à fait - heureux. Vollmann pose alors les questions suivantes : le pêcheur de thons du Yémen est-il à lʼabris de la pauvreté parce quʼil est heureux ? Mais, plus important encore, sʼil cessait dʼêtre heureux, se considérerait-il alors comme pauvre? Dʼabord quelque peu décousu, le patchwork naissant sous lʼenfilade de rencontres entre Vollmann et des “invisibles” du monde entier (Afghanistan, Etats-Unis, Japon, Chine, Thaïlande, Russie, Mexique, Bosnie, etc.) prend forme et matérialise le fatalisme avec lequel la plupart des gens interrogés perçoivent leur vie, se disant oubliés de Dieu, ou balayant simplement les questions de Vollmann par des “Cʼest le destin” (ou le karma, ou Allah).
Lʼénumération de toutes ces rencontres montre lʼampleur de la résignation qui les habite et les nourrit, telle la cortisone de lʼâme, et que lʼacceptation de la défaite est caractéristique de la pauvreté. Pour Petite Montagne et Grande Montagne, mendiants vivant sous un pont de Kyoto, de même que pour Sunee, une ancienne prostituée thailandaise, ou Oksana, une babouchka russe de quatre-vingts un an, “Pourquoi êtes-vous pauvres ?” relève dʼune inquiétude reléguée depuis longtemps dans les tréfonds de leur mémoire. Ils sont les premiers surpris par cette question qui fait naître chez eux lassitude, honte ou angoisse.
La tâche titanesque à laquelle sʼest attelée Vollmann est animée par une volonté farouche de comprendre, et de faire comprendre, sans jamais jouer les Robins des bois. Et les conclusions qui sʼen dégagent sont beaucoup plus mesurées que ce que nos frayeurs de riches nous laissaient imaginer au début de la lecture : “A quelques exceptions près, les protagonistes de ce livre ne sont pas des désespérés. Ils sont heureux ou tristes ; ils ont leurs bons jours et les épreuves quʼils traversent, par le fait même quʼelles sont quotidiennes, sʼen trouvent allégées”.De même quʼêtre riche ne garantit pas une enfilade de journées heureuses et légères, la pauvreté ne constitue pas tous les jours un fardeau de poids égal.
Certes, on pourrait reprocher à Vollmann de ne pas avoir passé beaucoup de temps avec chacune des personnes interrogées, et dʼavoir prôné une forme énumérative qui parfois confine au catalogue ; toutefois, le but nʼétant pas de sʼappesantir sur le cas dʼune famille en particulier, mais au contraire de dégager quelques caractéristiques communes aux pauvres - tant des pays dits industrialisés que des pays en voie de développement - ainsi que des pistes de réflexion en mettant en exergue lʼimportance des choix personnels dans la réalisation de soi, il est clair que Vollmann a réussi son pari en offrant un visage concret de la pauvreté aujourdʼhui.

I.M.

Ce livre a reçu le prix du Meilleur Livre Etranger Hyatt Madeleine. Le Prix du Meilleur livre étranger (PMLE), créé en 1948, est né d'un groupe amical et informel de directeurs littéraires de maisons d'édition. Il a été un des premiers à s'être intéressé aux livres traduits en français. En 2008, pour ses 60 ans, le Prix du Meilleur Livre Etranger s'est associé avec l'hôtel Hyatt Regency Paris Madeleine (24 Blvd Malesherbes, Paris 8) déjà orienté vers la culture et la littérature grâce à ses Brunchs Littéraires mensuels et son partenariat avec le musée du Jeu de Paume


William T. VOLLMANN, Pourquoi êtes-vous pauvres?
Traduit de l' américain
CLARO (Traducteur)
Estelle JACQUET-DEGEZ (Traducteur)
416 pages , 24,00 ¤


Posté par Isabelle Mayault (culturopoing.com/) le 2008-11-12 17:10:22

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# Posted on Friday, 07 August 2009 at 11:47 AM

Edited on Friday, 07 August 2009 at 12:19 PM

UN BONHEUR N'ARRIVE JAMAIS SEUL : AVEC "ON A FAIT GRILLER SOUS LA TOUR EIFFEL", MICHEL DEMELIN NOUS OFFRE UN LIVRE QUI NOUS FAIT CHANGER LA FACON DE PENSER LA VIE ...

UN BONHEUR N'ARRIVE JAMAIS SEUL : AVEC  "ON A FAIT GRILLER SOUS LA TOUR EIFFEL", MICHEL DEMELIN NOUS OFFRE UN LIVRE QUI NOUS FAIT CHANGER LA FACON DE PENSER LA VIE ...
Le Blog littéraire d'André BONET, jeudi 9 juillet 2009. Retour sur l'année exceptionnelle de l'USAP, de l'été 2008 jusqu'au triomphe du Stade de France, le 6 juin 2009, victoire sportive que s'est accaparé le pays catalan, le plongeant dans un pur bonheur. Michel Demelin nous offre une chronique fraîche et joyeuse avec On a fait griller sous la Tour Eiffel ( Talaia, 2009), parsemée d'andectotes, de jolis mots, de râlantes, de fous rires, d'engueulades, de beaux gestes, de grands rêves. Et un témoignage sur l'incroyable communion qui unit une équipe et, au-delà de son public, tout le pays catalan. Un best-seller sang et or !


Revenir sur la finale du championnat de France et le triomphe de l'USAP, c'est un coup préparé ou improvisé ?

Ni l'un ni l'autre. Rentrant de la finale et voyant l'immense enthousiasme que suscitait la victoire de l'USAP, j'ai d'abord écrit un petit papier pour un site internet auquel je collabore depuis quelques mois. Cela fait, je me suis dit que j'avais peut-être des choses à raconter sur cette merveilleuse aventure qui a rendu fou de bonheur des milliers de personnes en pays catalan. Je me suis donc lancé. Le 16 juin j'avais fini.

Vous qualifiez votre livre de "chronique". N'est-ce pas plutôt un reportage ?

Pas du tout. C'est vraiment une chronique. C'est mon point de vue très personnel sur cette histoire que j'ai parsemée de répères évoquant des événement internationaux, nationaux ou locaux. C'est ma manière de célébrer une aventure joyeuse, saine. J'ai voulu montrer comment est né dans un groupe l'envie d'aller décrocher la lune. Dans un monde gangréné par le business, les affaires etc. l'aventure de l'USAP a apporté
beaucoup de fraîcheur. Cela va au-delà du sport...

Vous évoquez dans vos remerciements "l'extraordinaire et incroyable conférence du café matinal". De quoi s'agit-il ?

Tous les matins nous nous retrouvons une dizaine pour prendre un café. Il y a là notamment Jean-François Imbernon, Paul Foussat et de nombreux ancien joueurs. C'est un peu pour eux que j'ai écrit ce petit livre... C'est leur souvenir à eux. Et à moi.

Ce livre a-t-il une prétention littéraire?

Si vous le trouvez bien écrit, ce sera déjà ça ! Je vous l'ai dit, c'est une chronique dans laquelle il y a des références littéraires puisque je cite Soljenitsyne, Denis Tillinac, Alexandre Vialatte et d'autres. Et la chronique n'est-elle pas un genre littéraire. Ce livre est sans prétention mais je suis content de l'avoir écrit.

"On a fait griller sous la Tour Eiffel", chronique de Michel DEMELIN aux Editions Talaia. 9,00 ¤ (14 rue Pierre Cartelet 66000 Perpignan)
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# Posted on Thursday, 09 July 2009 at 4:49 PM

Edited on Thursday, 09 July 2009 at 5:04 PM

LES LETTRES CATALANES EN DEUIL : BALTASAR PORCEL PRIX MEDITERRANEE 2003 S'EST ETEINT

LES LETTRES CATALANES EN DEUIL : BALTASAR PORCEL PRIX MEDITERRANEE 2003 S'EST ETEINT
Le Blog littéraire d'André Bone, jeudi 2 juillet 2009. Le grand écrivain catalan Baltasar Porcel s'est éteint hier suite à une longue maladie. Figure emblématique de la littérature catalane, il luttait depuis plusieurs années contre le cancer. Fidèle à Perpignan où il se rendait régulièrement depuis l'obtention du Prix Méditerranée en 2003 pour Cabrera ou l'empereur des morts (Actes Sud), Baltasar Porcel avait fait école et entraîné dans la capitale nord catalane les grands écrivains barcelonais tels Josep Cabre ou Albert Sanchez Pinol pour des rencontres en compagnie du Centre Méditerranéen de Littérature et la Ville de Perpignan, à travers la Sant Jordi.

Baltasar Porcel devait être présent à Perpignan cet automne pour fêter, en compagnie des autres lauréats, les 25 ans du prix Méditerranée. Un hommage solennel lui sera rendu par ses nombreux amis, parmi lesquels Tahar Ben Jelloun, de l'Académie Goncourt et l'écrivain catalan Alex Suzanna.
Né en 1937 à Majorque Baltasar Porcel était un enfant de la Méditerranée, un écrivain prolifique aux talents multiformes. Il fut romancier, dramaturge, essayiste et journaliste (il était éditorialiste à la Vanguardia). Considéré comme un des auteurs les plus populaires de la littérature catalane, Baltasar Porcel avait un univers, une passion pour les mots et une dette envers son île.
Cette amitié au CML l'avait amené à proposer à la maison nord-catalane : les Editions Balzac, la publication en Français d'un de ses livres qui lui tenait le plus à c½ur : «La Révolte permanente» document sur le mouvement
libertaire en Catalogne, et dont la parution est prévue pour cet automne. Ses livres sont traduits en castillan, français, anglais et allemand. La chapelle ardente de l'écrivain majorquin se tiendra ce vendredi 3
juillet au siège du Ministère de la Culture, Palais Moja de Barcelone, avant qu'il ne soit enterré samedi dans sa ville natale d'Andratx


Légende de la photo : Baltasar Porcel (au premier plan) lors d'une remise du Prix International de Catalogne, au Palau de la Generalitat en compagnie de son éditeur, d'André Bonet, président du CML de Christine Lavaill des éditions Balzac et du président de la Generalitat de l'époque Jordi Pujol.
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# Posted on Thursday, 02 July 2009 at 12:09 PM

QUELLE REPRESENTATIONS AVONS-NOUS DE NOTRE AVENIR PROFESSIONNEL? CHRISTIAN THIEBAUT REPOND A LA QUESION DANS SON LIVRE " DESSINE-MOI UN AVENIR PROFESSIONNEL"

QUELLE REPRESENTATIONS AVONS-NOUS DE NOTRE AVENIR PROFESSIONNEL? CHRISTIAN THIEBAUT REPOND A LA QUESION DANS SON LIVRE " DESSINE-MOI UN AVENIR PROFESSIONNEL"
Le Blog littéraire d'André Bonet, samedi 27 juin 2009. Quelles représentations avons-nous de notre parcours professionnel et de notre avenir professionnel ? Le contexte actuel amène tout salarié à changer d'emploi plusieurs fois dans sa carrière. Christian Thiébaut, auteur de "Dessine-moi un avenir professionnel" nous propose un test à partir d'une question d'apparence anodine : quelles sont vos représentations de l'orientation professionnelle ? L'ouvrage nous plonge au coeur des représentations de l'orientation professionnelle pour explorer leurs images et leurs métaphores. Passionnant !

Quelles représentations avons-nous de notre parcours professionnel (parcours passé et situation présente) ? Quelles représentations avons-nous de notre avenir professionnel ? Telles sont les questions qui guident la lecture de ce livre. Dans un contexte ou tout salarié est amené à changer d'emploi, plusieurs fois dans sa carrière, ce questionnement devient déterminant. Pour explorer les représentations, Christian Thiébaut nous propose un test à partir d'une question d'apparence anodine : quelles sont vos représentations de l'orientation professionnelle ? En analysant des graphiques réalisés par des adultes, il nous plonge au coeur des représentations de l'orientation professionnelle pour explorer leurs images et leurs métaphores. Il identifie les freins et les facilitateurs dans la gestion de carrière. De nombreux graphiques illustrent le propos. La dimension symbolique, très présente dans les représentations de l'orientation professionnelle est elle aussi, objet d'analyse. Cet ouvrage s'adresse aux personnes qui réalisent un bilan de compétences, aux formateurs en orientation professionnelle, aux conseillers en orientation, aux coachs ainsi qu'aux personnes qui souhaitent relire leur parcours professionnel, et à celles qui n'osent pas encore !
Christian THIEBAUT a créé le cabinet AXENCE Conseil (Nancy) spécialisé en gestion des ressources
humaines. Titulaire d'un Master « Direction d'entreprise et management stratégique » de l'ESCP-EAP (Paris).
Passionné par l'orientation professionnelle, il a enseigné pendant 10 ans les stratégies d'aide à l'orientation professionnelle. Il a plus de 20 ans d'expérience en gestion de carrière et coache des salariés et des dirigeants à réussir leurs changements professionnels. Il intervient comme conseil auprès d'entreprises et d'organisations (collectivités, associations) en développement des ressources humaines.

DESSINE-MOI UN AVENIR PROFESSIONNEL !
Nos représentations de l'orientation professionnelle
Christian Thiebaut
Préface de Philippe Gabilliet
EDUCATION FORMATION GESTION, MANAGEMENT, ENTREPRISES SOCIOLOGIE DU TRAVAIL
208 pages, 21 ¤
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# Posted on Saturday, 27 June 2009 at 8:49 AM

Edited on Saturday, 27 June 2009 at 9:35 AM

RENCONTRE EXCEPTIONNELLE AUTOUR DU LIVRE DE CLAUDE LANZMANN "LE LIEVERE DE PATAGONIE"

RENCONTRE EXCEPTIONNELLE AUTOUR DU LIVRE DE CLAUDE LANZMANN "LE LIEVERE DE PATAGONIE"
Le Blog littéraire d'André BONET, vendredi 19 juin 2009. Écrits dans une prose magnifique et puissante, les Mémoires de l'auteur de la Shoah disent toute la liberté et l'horreur du XXe siècle, faisant du Lièvre de Patagonie (Gallimard) un livre unique qui allie la pensée, la passion, la joie, la jeunesse, l'humour, le tragique. Le Lièvre de Patagonie est un grand livre, la traversée en spirale d'un quasi-siècle qui s'avère une contribution aussi décisive à la littérature que Shoah le fut au cinéma. La rencontre exceptionnelle avec Claude Lanzmann, mercredi 17 juin en présence du Président Philippe Benguigui et de Madame Edith Moskovic, déléguée régionale de Yad Vashem, a permi de fixer les enjeux de sa venue à Perpignan dans le cadre des festivités qui marqueront en décembre prochain le 25° anniversaire du prix Méditerranée.

Né en 1925, Claude Lanzmann dirige «les Temps modernes» depuis la mort de Simone de Beauvoir en 1986. Il est l'auteur de plusieurs films dont «Pourquoi Israël», «Tsahal», «Sobibor» et «Shoah» (le film et son texte intégral sont disponibles chez Gallimard). Il vient de publier ses Mémoires: «le Lièvre de Patagonie», chez Gallimard. Extrait : "Quand venait l'heure de nous coucher et de nous mettre en pyjama, notre père restait près de nous et nous apprenait à disposer nos vêtements dans l'ordre très exact du rhabillage. Il nous avertissait, nous savions que la cloche de la porte extérieure nous réveillerait en plein sommeil et que nous aurions à fuir, comme si la Gestapo surgissait. "Votre temps sera chronométré", disait-il, nous ne prîmes pas très longtemps la chose pour un jeu. C'était une cloche au timbre puissant et clair, actionnée par une chaîne. Et soudain, cet inoubliable carillon impérieux de l'aube, les allers-retours du battant de la cloche sur ses parois marquant sans équivoque qu'on ne sonnait pas dans l'attente polie d'une ouverture, mais pour annoncer une brutale effraction. Sursaut du réveil, l'un de nous secouait notre petite s½ur lourdement endormie, nous nous vêtions dans le noir, à grande vitesse, avec des gestes de plus en plus mécanisés au fil des progrès de l'entraînement, dévalions les deux étages, sans un bruit et dans l'obscurité totale, ouvrions comme par magie la porte de la cour et foncions vers la lisière du jardin, écartions les branchages, les remettions en place après nous être glissés l'un derrière l'autre dans la protectrice anfractuosité, et attendions souffle perdu, hors d'haleine. Nous l'attendions, nous le guettions, il était lent ou rapide, cela dépendait, il faisait semblant de nous chercher et nous trouvait sans jamais faillir. À travers les branchages, nous apercevions ses bottes de SS et nous entendions sa voix angoissée de père juif : "Vous avez bougé, vous avez fait du bruit. – Non, Papa, c'est une branche qui a craqué. – Vous avez parlé, je vous ai entendus, ils vous auraient découverts." Cela continuait jusqu'à ce qu'il nous dise de sortir. Il ne jouait pas. Il jouait les SS et leurs chiens. »

Gilles Anquetil pour Le Nouvel Observateur lui a posé la question suivante : - Votre livre, «le Lièvre de Patagonie», montre que votre relation à la judéité a été confuse et progressive. Quel rôle ont joué les «Réflexions sur la question juive» de Sartre, dans la façon dont vous êtes devenu juif?

Claude Lanzmann. - Elle a été plus brutale et complexe que «confuse». Le livre de Sartre a joué un rôle décisif, moins dans la façon dont je suis devenu juif que dans celle dont je suis devenu français. Il m'a aidé à respirer en France, à accepter le sourire des Français et à le leur rendre. J'ai vécu, enfant, l'antisémitisme d'avant-guerre, dans la peur, dans la honte quelquefois. Je ne connaissais rien à la culture, à la tradition et à la religion juives. Le portrait de l'antisémite tel qu'il était brossé par le plus grand écrivain français a été une vraie libération intérieure, pas seulement pour moi, mais pour beaucoup d'autres de ma génération. Pourtant, j'avais été résistant, je m'étais battu contre les Allemands, mais l'antisémitisme n'avait pas disparu miraculeusement avec la Libération.
Le livre de Sartre a donc été très important pour moi dans mon rapport à la France, plus que dans celui avec les juifs. Devenir ce que Sartre appelle un «juif authentique» a été un long processus. L'idée sartrienne que c'est l'antisémite qui crée le juif était en réalité très abstraite. Mon premier voyage en Israël date de 1952, quatre ans après la création de l'Etat. La découverte d'un monde juif a été un choc profond: je le montre par des scènes cocasses aussi bien dans mon film «Pourquoi Israël» que différemment dans mon livre. Un pays dans lequel tous sont juifs générait un étonnement sans fin. La normalité d'Israël était l'anormalité même. Quand je suis revenu en France, j'ai longuement parlé avec Sartre, lui disant qu'il fallait tout repenser. Il était d'accord.

LE LIÈVRE DE PATAGONIE, 560 pages, Collection blanche, Gallimard, 25 ¤
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# Posted on Friday, 19 June 2009 at 2:10 AM

Edited on Friday, 19 June 2009 at 12:16 PM