Le Blog d'André BONET, lundi 2 février 2009. Hervé Guibert, écrivain, journaliste et photographe, est l'auteur de nombreux livres parmi lesquels "Mes parents", "A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie" et d'un journal posthume, "Le Mausolée des amants". "Articles intrépides" fait suite à la publication de "La photo, inéluctablement" (Editions Gallimard, 1999), qui recueillait ses articles sur la photographie. Que retenons-nous de Guibert ? D'une certaine façon, son œuvre participe au renouvellement du genre autobiographique, il est un de ceux qui contribuèrent à vulgariser le concept d'autofiction. Alors qu'il ne s'agissait pas encore d'une mode... Il en allait pour Guibert de sa survie, car pour être encore, pour n'être plus ce demi-mort qu'il était déjà, il devait se faire autre, naître textuellement pour accepter de n'être plus vraiment. D'ailleurs, peut-on s'écrire aujourd'hui comme l'on s'écrivait avant Guibert ?
Entre 1977 et 1985, l'écrivain a interviewé, pour «le Monde», Welles, Dalida, Bresson, Tarkovski, Adjani...
Il n'y a pas de meilleure manière de tester un écrivain que de le lire sans qu'il le sache. Donc pas dans ses livres, où il n'a pu s'empêcher de faire son numéro, mais dans les fonds de tiroir de son oeuvre, qu'il ne s'attendait peut-être pas à voir publiés un jour. Gallimard réunit les «Articles intrépides» d'Hervé Guibert (des articles qu'il a donnés au «Monde» entre 1977 et 1985). Voici Godard, Orson Welles, Dalida maintenant. Et puis Tarkovski, Deleuze, Carax, Pialat, Rivette, Bulle Ogier, Koltès: la force de Guibert, c'est qu'il ne fait, dans ses interviews, aucune erreur de casting. Même France Roche, l'indéracinable chroniqueuse télévisuelle des années 1980, s'en sort bien sous l'oeil du photographe-écrivain. Et Adjani, bien sûr, ses yeux, son rire, cette «cascade», cette «machine musicale».
Ce monde n'est presque plus
Ce monde n'est presque plus. Dans les années 1970, on était encore dans les années 1930, et c'est pourquoi le journalisme avait encore un sens. On pouvait croiser Welles dans un palace. Il y avait sûrement moyen d'obtenir une interview de Hemingway, et, en remontant encore un peu le cours des âges, d'aller faire un reportage chez Faulkner. On sonnait à la porte, et ce n'est pas le gardien du musée qui ouvrait, mais Faulkner lui-même, autant dire Sophocle, qui vous proposait un gin. On pouvait aussi croiser Guibert, moins imposant, volontairement moins massif. Car Guibert, mélange de souffrance et de légèreté, se tenait, lui, de ce côté-ci du temps.
Né à Saint-Cloud le 14 décembre 1955, Hervé Guibert est photographe et écrivain. Auteur de "A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie", il meurt le 27 décembre 1991.
Et quel écrivain! Tout est beau, tout est simple, tout dérive vers la confidence qui se moque bien du qu'en-dira-t-on. Il est avec Depardon, au Festival de Venise, assis à une terrasse, il a commandé un verre de blanc. On discute de tout et de rien, l'un regarde passer les Italiennes, l'autre, les Italiens. Guibert: «Cette dérive de nos regards nous amène vite à des confidences: l'un et l'autre, plus tôt dans l'après-midi, nous avons fait une rencontre, nous avons suivi une personne, nous avons tenté de l'aborder puis de lui parler, c'était une torture succulente, et puis nous nous sommes fait rembarrer.»
Qu'il parle théâtre ou cinéma, Guibert voit juste, sans grandiloquence. Il ne va pas vous bassiner trois heures avec le génie d'Orson Welles, mais on saura qu'en voyant «Mourir à trente ans», de Romain Goupil, il éprouve «une terrible envie de pleurer». Ce ne sont pas les gens célèbres qui l'intéressent, déguisés dans leur paraître, et qu'il interroge donc nonchalamment, sans chercher plus que ça à percer leur armure, mais la vie, cette vie dont on se demande comment il faisait pour sembler toujours tenir, dans ses écrits, la dernière interview exclusive.
Didier Jacob (1) «Articles intrépides», par Hervé Guibert, Gallimard, 382 p., 25 euros.Source: «Nouvel Observateur» du 18 décembre 2008. avec Arnaud Genon
(1) Depuis quatre ans, Didier Jacob tient un blog (Rebuts de presse). Né en 1962, Didier Jacob est chroniqueur littéraire au Nouvel Observateur. Il tient ce blog sur le site Internet de l'hebdomadaire depuis mars 2004 ( http://didier-jacob.blogs.nouvelobs.com/). Il s'agit d'un excellent blog (peut-être le meilleur) dans lequel il nous parle de ses plaisirs de lecteur. Il se cantonne presqu'exclusivement à cette tâche. Il lui arrive d'avoir la dent dure. C'est très drôle. La Guerre littéraire - Critique au bord de la crise de nerfs (éditions Héloïse d'Ormesson) est un recueil de ses chroniques les plus mordantes et acides. Il n'y va pas de main morte sur les vaches sacrées littéraires, celles qui touchent de gros à-valoir.